Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y arrêter. Elle préférait garder—même en les replâtrant—ses souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il eût dit:

—Je recommence.

Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en détail...

Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils, était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint, s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau).... Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,—habillée d'un pan de la défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du grand-père.

Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.

Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.—En premier lieu, sa mère.

Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets, immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.

Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement, chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations—car l'esprit de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête, et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée, prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se dépensait sans compter.

Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:—et elle le blessait, il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade de pensée, trop âgé:—et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante. Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant lui, comme s'il ne pouvait comprendre:—et il la jugeait baroque, il l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.

Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.—À d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur. La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais il l'estimait davantage.