—Jusqu'à ce que tu sois vieux.
Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis, même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...
Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui, suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas avoir peur.
Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...
Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment voir?...—Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.
Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il était un dégoûtant petit lâche...
—Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc pas que ces bêtes souffrent comme toi?...
Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi. Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux, inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop fort, pour que la pitié s'éveillât...
À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer, harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent en raillant:
—Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!