—De moi...

Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin... Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!

Et cependant, par bouffées,—malgré ses élans de ferveur fière,—depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:

—Je perds ma vie...

Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il ne songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu Annette, il retrouva la sensation d'antan—fraîcheur et certitude—qui attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il l'explorait des yeux: elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond du regard des lueurs englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle paraissait plus calme et plus assurée. Et le regret lui revint de cette saine compagne, qui, par deux fois déjà, lui avait échappé. Il n'était pas trop tard! Jamais ils n'avaient semblé plus près de s'entendre.

Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.

Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se racontait:—c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait. Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment? Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la «maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète: à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que, dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout: l'intelligence, l'affection, et le reste).

Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!... Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:

—Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus penser.

—Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il pas?