—Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous marierez, passé la cinquantaine.
—«Frère, il faut mourir»... D'ici là!...
—D'ici là, vie de nonne...
—Vous n'en connaissez pas les délectations.
Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler «l'Enchantement» éternel.
Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...—Annette éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des transcriptions fidèles—une transmutation, à peine,—ils se substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame intérieur...
Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes. La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.
Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison, brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette, arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées, avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à l'heure où l'on ne compte plus sur lui.
Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le sien, en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait souvent sombres passions, extases, visions de l'abîme.—Et dans le va-et-vient tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui vaque à ses affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, par réaction, parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis de ses élèves ou de son fils—(mais lui, ne s'y laisse pas prendre)—une apparence de raison froide et moralisante...
Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil. Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues. Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure, il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages, poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle, l'amour...