L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le bonheur qu'on n'a pas,—qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir. Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)—Ses souvenirs ne l'aident point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui est le thème aux mille variations...
Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend—(il est censé apprendre)—ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant, plus que les leçons répétées par ses lèvres!...
Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère. Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien. Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue, comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,—ces yeux, cette bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond, ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler (Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la chambre dans le grondement de Paris,—cette sensation d'îlot, de barque sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et de ce qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses espoirs, de ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y mettait sa mère, ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le petit Viking! Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais qui aurait gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne dormant pas, il l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le troublait, l'absorbait...
Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte. Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point. Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille: plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par éclairs, il touche aux secrets du cœur.
Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point. Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien des années.
Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement, le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette, avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait plus...
Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair sans péché. Rose vivante...
Elle passe.—Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces années d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. Ces riches années... Annette, dans toute sa force, intacte, non entamée. L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...
Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à l'ébranler. La porte est-elle fermée?...
Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée. On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?... Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance. Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées. Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet, brusquement, elle dit: