Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait; mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.

Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche; et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui, il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci, il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait de paraître—(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux autres)—un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction dégoûtée.

Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge. Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa dignité.

Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,—tout est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et l'autre).—Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.

Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait, car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées, de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses quatorze ou quinze ans.

Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée, elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire, puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait, elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient, venaient, se succédaient à tire-d'aile...

On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.

Odette avait, pour l'un, pour l'autre,—et quelquefois pour personne—des transports de passion, auxquels spontanément elle donnait une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais tout bas, en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le sentiment, elle en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus fréquemment à Annette, ou à Marc,—aux deux mêlés;—et elle disait souvent: Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se moquait d'elle, Marc la dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle avait des accès de souffrance humiliée et jalouse, un désir de vengeance... Comment? Quel mal lui faire? Le plus mal! Où l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que ses griffes d'enfant! Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour l'instant), elle feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne pouvoir rien; et c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on avait toujours envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était contre nature: Odette en était abattue; elle tombait dans une prostration, jusqu'à ce que brusquement un réveil impérieux de sa gaieté d'enfant et un besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.

Annette contemplait, devinait—inventait un peu—ces désespoirs en miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. Qu'elle en avait dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, se ronger, et pour qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle disproportion avec l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de forces! Et ces forces d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont trop, les autres pas assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles qui ont trop, et son fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui le plus heureux. Pauvre petit!...

Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins riche que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif—(mais il ne les disait pas!)—ni des sentiments moins violents—(mais leur fougue se portait vers une autre direction). Oui, il était indifférent à ce qui occupait ces femmes. Mais son esprit était agité de tout autres passions. Plus riche cérébralement et beaucoup moins absorbé par la vie plus tardive de ses sens, ce petit homme, qui sentait monter la marée obscure du Désir, en tournait les énergies, en vrai homme, vers l'action et la domination. Il rêvait de telles conquêtes que celle d'un cœur féminin lui eût paru bien pauvre—si seulement, à cette heure de l'enfance, il y eût pensé! Les garçons des générations précédentes rêvaient de soldats, de sauvages, de pirates, de Napoléon, d'aventures océaniques. Marc rêvait d'avions, et d'autos, et de sans-fil. Autour de lui, la pensée du monde dansait une ronde vertigineuse; un délire de mouvement faisait vibrer la planète; tout courait et volait, fendait l'air et les eaux, tournait, tourbillonnait. Une magie d'inventions démente transmuait les éléments. Plus de limites au pouvoir, et donc plus au vouloir! L'espace et le temps... («Passez, muscade!»)... se volatilisaient, escamotés par la vitesse. Ils ne comptaient plus. Et les hommes, encore moins. Ce qui comptait: Vouloir, Vouloir illimité! Marc connaissait à peine les rudiments de la science moderne. Il lisait, sans comprendre, une revue scientifique que recevait sa mère; mais il était, sans comprendre, baigné, depuis sa naissance, dans le miracle de la science. Annette ne le remarquait pas, car elle avait appris la science par la voie scolastique; elle ne l'avait pas respirée, en vivant. Elle voyait des figures à la craie et des chiffres sur le tableau, des raisonnements. Marc imaginait des forces fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas gêné par sa raison, il était emporté par un lyrisme aussi vague et brûlant que celui qui gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait d'extraordinaires exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en part; s'élever sans moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en pressant un bouton faire sauter l'Allemagne,—ou bien un autre État (il n'avait pas de préférence!)—Sous les mots mystérieux de volts, d'ampères, de radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à tort et à travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits. Comment diable sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une stupide petite fille?