Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les reconnut, comme étant de son sang.

L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait; mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot, elle rentra.

Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans sa poitrine:

—Quel bonheur que ce ne soit pas lui!

Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots, blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui, dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment, ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant. Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,—hier,—éternellement lointains, où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant. Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main. Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie, muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la quitta.

Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable, mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme, de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une partie de la nuit. Il comprit et promit.

Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:

—Elle dort.

Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:

—Regarde comme elle est belle!