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Deux lettres de Maxime Gorki

Pétrograd, fin décembre 1916.

Mon cher et bien estimé camarade Romain Rolland,

Je vous prie de bien vouloir écrire la Biographie de Beethoven, adaptée pour les enfants. En même temps, je m'adresse à H.-G. Wells, en l'invitant à écrire la Vie d'Addison; Fritjoff Nansen fera la Vie de Christophe Colomb; moi, la Vie de Garibaldi; le poète hébreu Bialique, celle de Moïse, etc. Avec le concours des meilleurs hommes de lettres contemporains, je voudrais créer toute une série de livres pour les enfants, contenant les biographies des grands esprits de l'humanité. Tous ces livres seront édités par moi-même...

Vous savez que nul n'a tant besoin de notre attention en ces jours que les enfants. Nous autres, gens adultes, nous qui quitterons bientôt ce monde, nous laisserons à nos enfants un bien pauvre héritage, nous leur léguerons une bien triste vie. Cette stupide guerre est l'éclatante preuve de notre faiblesse morale, du dépérissement de la culture. Rappelons donc aux enfants que les hommes ne furent pas toujours aussi faibles et mauvais que nous le sommes, hélas! Rappelons-leur que tous les peuples ont eu et possèdent encore maintenant de grands hommes, de nobles cœurs! Il est nécessaire de le faire justement en ces jours de férocité et de bestialité victorieuses... Je vous prie ardemment, cher Romain Rolland, d'écrire cette Biographie de Beethoven, car je suis persuadé que nul ne la fera mieux que vous...

J'ai abondamment lu tous vos articles parus pendant la guerre et je veux vous exprimer la grande considération et amour qu'ils m'ont inspirés pour vous. Vous êtes une des rares personnes dont l'âme n'a pas été flétrie par la démence de cette guerre, et c'est une grande joie de savoir que vous avez conservé dans votre noble cœur les meilleurs principes de l'humanité... Permettez-moi de vous étreindre de loin la main, cher camarade...

Maxime GORKI.

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(Romain Rolland répondit, à la fin de janvier. Il acceptait la proposition de récrire la vie de Beethoven pour les enfants et demandait à Gorki de lui en indiquer l'étendue et la forme (causerie ou récit objectif). Il lui suggérait aussi quelques autres sujets de biographies: Socrate, François d'Assise. Sans oublier quelques noms de la vieille Asie.)

...Maintenant, ajoutait-il, voulez-vous me permettre une petite observation amicale? Le choix de certains grands hommes, que vous indiquez dans votre lettre, m'inquiète un peu, pour des âmes d'enfants. Vous leur proposez de redoutables exemples, comme Moïse. Je vois bien que vous les orientez vers l'énergie morale, qui est le foyer de toute lumière. Mais il n'est pas indifférent que cette lumière soit dirigée vers le passé, ou vers l'avenir. En réalité, l'énergie morale ne manque pas aujourd'hui; elle abonde, au contraire; mais elle est mise au service d'un idéal passé, qui est oppressif et qui tue. J'avoue que je me suis un peu détourné des grands hommes du passé, comme exemples de vie: pour la plupart, ils m'ont déçu; je les admire, esthétiquement, mais je n'ai que faire de leur intolérance et de leur fanatisme, trop fréquents; beaucoup des dieux qu'ils servaient sont devenus aujourd'hui de dangereuses idoles. Si l'humanité n'est pas capable de dépasser leur idéal et d'offrir aux générations qui viennent de plus larges horizons, alors je crains qu'elle ne manque à ses plus hautes destinées. En un mot, j'aime et j'admire le passé; mais je veux que l'avenir le surpasse. Il le peut. Il le doit...