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(Maxime Gorki répondit à cette lettre):

Petrograd, le 18-21 mars 1917.

Je me hâte de vous répondre, cher Romain Rolland. Le livre de Beethoven doit être destiné à la jeunesse (13-18 ans)... Il doit être un récit objectif et intéressant de la vie d'un génie, de l'évolution de son âme, des principaux événements de sa vie, des souffrances qu'il a su vaincre et de la gloire dont il fut couronné. Il serait désirable de connaître tout ce qui est possible sur l'enfance de Beethoven. Notre but est d'inspirer à la jeunesse l'amour et la confiance dans la vie; dans les hommes nous voulons apprendre l'héroïsme. Il faut faire comprendre à l'homme que c'est lui qui est le créateur et le maître du monde, que c'est sur lui que retombe la responsabilité de tous les malheurs de la terre, que c'est à lui aussi que revient la gloire de tout le bien de la vie. Il faut aider l'homme à briser les chaînes de l'individualisme et du nationalisme; la propagande de l'union universelle est vraiment nécessaire.

Votre idée d'écrire la vie de Socrate me réjouit beaucoup, et je vous prie de la réaliser. Vous peindrez, n'est-ce pas, Socrate sur le fond de la vie antique, sur le fond de la vie d'Athènes?

Vos remarques si fines à propos du livre sur Moïse s'harmonisent tout à fait avec mon point de vue sur le rôle du fanatisme religieux dans la vie, qu'il désorganise. Mais je prends Moïse seulement comme un réformateur social, et le livre doit le prendre aussi de ce côté. J'avais pensé à Jeanne d'Arc. Mais je crains que ce thème ne nous fasse parler de «l'âme mystique du peuple» et d'autres choses encore, que je ne comprends pas et qui sont très malsaines pour nous, Russes.

Autre chose, la vie de François d'Assise... Si l'auteur de ce livre avait comme but de montrer la différence profonde entre François d'Assise et les saints d'Orient, les saints de Russie, cela serait très bien et très utile. L'Orient est pessimiste, il est passif; les saints russes n'aiment pas la vie, ils la nient et la maudissent. François est un épicurien de religion, il est un hellène, il aime Dieu comme sa propre création, comme le fruit de son âme. Il est plein d'amour pour la vie, et il n'a point de frayeur humiliante devant Dieu. Un Russe, c'est un homme qui ne sait pas bien vivre, mais qui sait bien mourir... Je crains que la Russie ne soit plus orientale que la Chine. Nous ne sommes que trop riches en mysticisme... En général, il est nécessaire d'inspirer aux hommes l'amour de l'action, de réveiller en eux l'estime de l'esprit, de l'homme, de la vie.

Merci sincèrement pour votre lettre amicale, merci! C'est un grand soulagement que de savoir qu'il existe quelque part, bien loin, un homme dont l'âme souffre de la même souffrance que la tienne, un homme qui aime ce qui t'est cher. Il est bon de savoir cela dans les jours de violence et de folie!... Je serre votre main, cher ami.

Maxime GORKI.

P.-S.—Les événements qui ont eu lieu en Russie ont retardé cette lettre. Félicitons-nous, Romain Rolland, félicitons-nous de tout notre cœur, la Russie a cessé d'être la source de réaction pour l'Europe; le peuple russe a épousé la liberté, et j'espère que cette union donnera le jour à beaucoup de grandes âmes pour la gloire de l'humanité.