(Revue: Demain, Genève, juillet 1917.)
XI
Aux écrivains d'Amérique
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(Lettre à la revue The Seven Arts, New-York, octobre 1916)
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Je me réjouis de la fondation d'une jeune revue où l'âme américaine prenne conscience de sa personnalité. Je crois à ses hautes destinées; et les événements actuels rendent urgent qu'elles se réalisent. Sur le Vieux Continent, la civilisation est menacée. A l'Amérique de soutenir le flambeau vacillant!
Vous avez un grand avantage sur nos nations d'Europe: vous êtes libres de traditions, libres de ces fardeaux de pensée, de sentiments, de manies séculaires, d'idées fixes intellectuelles, artistiques, politiques, qui écrasent le Vieux Monde. L'Europe actuelle sacrifie son avenir à des querelles, des ambitions, des rancunes, dix fois, vingt fois recuites; et chacun des efforts pour y mettre fin ne fait qu'ajouter quelques mailles de plus au réseau de la fatalité meurtrière qui l'enserre,—fatalité des Atrides, attendant vainement que, comme dans les Euménides, la parole d'un Dieu vienne rompre sa loi sanglante. En art, si nos écrivains doivent leur forme parfaite et la netteté de leur pensée à la solidité de nos traditions classiques, ce n'est pas sans de lourds sacrifices. Trop peu de nos artistes sont ouverts à la vie multiple du monde. L'esprit se parque en un jardin fermé,—peu curieux des grands espaces où coule à flots précipités la rivière qui traversa naguère son enclos et qui, maintenant élargie, arrose toute la terre.
Vous êtes nés sur un sol que n'encombrent ni n'enferment les constructions de l'esprit. Profitez-en. Soyez libres! Ne vous asservissez pas aux modèles étrangers. Le modèle est en vous. Commencez par vous connaître.
C'est le premier devoir: que les individualités diverses qui composent vos Etats osent s'affirmer en art, librement, sincèrement, totalement, sans fausse recherche de l'originalité, mais sans souci de ce qu'ont exprimé les autres avant vous, sans peur de l'opinion. Avant tout, oser regarder en soi, jusqu'au fond. Longuement. En silence. Bien voir. Et ce qu'on a vu, oser le dire tel qu'on l'a vu. Ce recueillement en soi, ce n'est pas s'enfermer dans une personnalité égoïste. C'est plonger ses racines dans l'essence de son peuple. Tâchez d'en éprouver les souffrances et les aspirations. Soyez la lumière projetée dans la nuit de ces puissantes masses sociales, qui sont appelées à renouveler le monde. Ces classes populaires, dont l'indifférence artistique vous oppresse parfois, ce sont des muets qui, ne pouvant s'exprimer, s'ignorent. Soyez leur voix! En vous entendant parler, elles prendront conscience d'elles-mêmes. Vous créerez l'âme de votre peuple, en exprimant la vôtre.