Votre seconde tâche, plus vaste et plus lointaine, sera d'établir entre ces libres individualités un lien fraternel, de construire la rosace de leurs multiples nuances, de tresser la symphonie de ces voix variées. Les Etats-Unis sont faits des éléments de toutes les nations du monde. Que cette riche formation vous aide à pénétrer l'essence de ces nations et à réaliser l'harmonie de leurs forces intellectuelles!—Aujourd'hui, sur le Vieux Continent, on assiste au lamentable et ridicule antagonisme de personnalités nationales, voisines et proches parentes, ne différant que par des nuances, comme la France et l'Allemagne, qui se nient mutuellement et veulent s'entredétruire. Disputes de clochers, où l'esprit humain s'acharne à se mutiler. Pour moi, je le dis hautement, non seulement l'idéal intellectuel d'une nation unique m'est trop étroit; mais celui de l'Occident réconcilié me le serait encore; mais celui de l'Europe unie me le serait encore. L'heure est venue pour l'homme,—l'homme sain, vraiment vivant,—de marcher délibérément vers l'idéal d'une humanité universelle où les races européennes du Vieux et du Nouveau Mondes mettent en commun le trésor de leur âme avec les vieilles civilisations de l'Asie—de l'Inde et de la Chine—qui ressuscitent. Toutes ces formes magnifiques de l'humanité sont complémentaires les unes des autres. La pensée de l'avenir doit être la synthèse de toutes les grandes pensées de l'Univers. Que cette union féconde soit la mission de l'élite américaine, placée entre les deux Océans qui baignent les deux continents humains,—au centre de la vie du Monde!
En résumé, nous attendons de vous, écrivains et penseurs américains, deux choses:—d'abord, que vous défendiez la liberté, que vous gardiez ses conquêtes et que vous les élargissiez: liberté politique et liberté intellectuelle, renouvellement incessant de la vie par la liberté, ce grand fleuve de l'esprit, toujours en marche.
En second lieu, nous attendons de vous que vous réalisiez, pour le monde, l'harmonie des libertés diverses, l'expression symphonique des individualités associées, des races associées, des civilisations associées, de l'humanité intégrale et libre.
Vous avez de la chance: une jeune vie ruisselante, d'immenses terres libres à découvrir. Vous êtes au début de votre journée. Point de fatigues de la veille. Point de passé qui vous gêne. Derrière vous, seulement, la voix océanique d'un grand précurseur, dont l'œuvre est comme le pressentiment homérique de la vôtre à venir,—votre maître: Walt Whitman.—Surge et Age.
(Revue mensuelle, Genève, février 1917.)
XII
Voix libres d'Amérique
J'ai souvent regretté que la presse suisse n'ait pas joué dans cette guerre le grand rôle qui lui appartenait. J'ai fait part de ce regret à des amis que j'estime parmi elle. Je ne lui reproche pas de manquer d'impartialité. Il est naturel, il est humain d'avoir des préférences et de les manifester avec passion. Nous avons d'autant moins à nous en plaindre que (du moins chez les Romands) ces préférences sont pour les nôtres. Mais le principal grief que j'ai contre nos amis suisses, c'est que, depuis le commencement de la guerre, ils nous renseignent incomplètement sur ce qui se passe autour de nous. Nous ne demandons pas à un ami de juger à notre place et, lorsque la passion nous entraîne, d'être plus sage que nous. Mais s'il est en situation de voir et de savoir des choses que nous ignorons, nous sommes en droit de lui reprocher de nous les laisser ignorer. C'est un tort qu'il nous fait, car il nous amène ainsi à des erreurs de jugement et d'action.
Les pays neutres jouissent de l'inappréciable avantage de connaître bien des faces du problème de la guerre, qu'il est matériellement impossible aux nations belligérantes d'apercevoir; surtout, ils ont le bonheur, qu'ils ne savourent pas assez, de pouvoir parler librement. La Suisse, placée au cœur de la bataille, entre les camps aux prises, et participant à trois des races en guerre, est spécialement favorisée. J'ai pu me rendre compte par moi-même et largement profiter de cette richesse d'informations. Il est peu de renseignements, documents, publications, qui n'affluent vers elle de tous les pays d'Europe.
De cette richesse, la presse suisse ne fait pas grand emploi. A peu d'exceptions près, elle se contente trop facilement de reproduire les communiqués officiels des armées et les communiqués officieux d'agences plus ou moins suspectes, inspirées par les gouvernements ou par les puissances occultes qui, plus que les chefs d'Etats, gouvernent aujourd'hui les Etats. Rarement elle cherche à discuter ces renseignements intéressés. Presque jamais elle ne fait place aux oppositions; presque jamais elle ne laisse entendre les voix indépendantes, des deux côtés des tranchées[17]. La vérité officielle, dictée par le pouvoir, s'impose ainsi aux peuples avec la force d'un dogme; et il s'est formé une catholicité de la pensée guerrière, qui n'admet point d'hérétiques. Le fait est étrange en Suisse, et particulièrement en cette république de Genève, dont les sources historiques et les raisons de vivre furent l'opposition libre et la féconde hérésie.