Nous n'avons pas à rechercher les causes psychologiques de cette élimination des pensées contraires au dogme officiel. Je veux croire que le parti pris y joue un moindre rôle que, chez les uns, ignorance des faits et manque de critique,—chez les autres vraiment instruits, négligence de contrôle ou timidité à reviser des erreurs que souhaite autour d'eux l'opinion surexcitée, et peut-être (à leur insu) leur cœur. On trouve plus commode, et aussi plus prudent, de se satisfaire des renseignements qu'apportent à domicile les grands fournisseurs, sans faire l'effort d'aller les chercher sur place, pour les reviser ou pour les compléter.
Quelle que soit la raison de ces erreurs ou de ces manques, ils sont graves; et le public commence à s'en apercevoir[18]. On comprend parfaitement que les idées de tel ou tel parti social ou politique, chez les nations belligérantes, soient en opposition avec celles de tel ou tel journal de pays neutre. Nul ne s'étonnera que ces journaux les désapprouvent ouvertement; on trouvera même naturel qu'ils les soumettent à une critique vigilante. Mais on ne saurait admettre qu'ils les passent sous silence ou qu'ils les dénaturent.
Or, est-il excusable, par exemple, qu'on ne connaisse de la révolution russe que les informations issues de sources gouvernementales (pour la plupart, non russes) et de partis hostiles qui s'acharnent à diffamer les partis avancés, sans que jamais les grands journaux suisses cèdent la parole aux calomniés, même quand l'outrage s'adresse à des hommes dont le génie et la probité intellectuelle sont l'honneur de la littérature européenne, comme Maxime Gorki?—Est-il davantage admissible que la minorité socialiste française soit systématiquement écartée, regardée comme inexistante par la grande presse romande?—Et n'est-il pas inouï que cette même presse ait, pendant trois ans, gardé un silence absolu sur l'opposition anglaise, ou n'en ait parlé qu'avec une négligence cavalière,—quand on songe que cette opposition compte des plus grands noms de la pensée britannique: Bertrand Russell, Bernard Shaw, Israël Zangwill, Norman Angell, E.-D. Morel, etc., qu'elle s'exprime par de puissants journaux, par de nombreuses brochures, et par des livres dont certains surpassent en valeur tout ce qui a été écrit en Suisse et en France, dans le même temps!
Cependant, à la longue, la ténacité de l'opposition anglaise a eu raison des barrières; et sa pensée a réussi à s'infiltrer en France, où une élite est au courant de ses travaux et de ses luttes. Je regrette de constater que la presse suisse n'a été pour rien dans cette connaissance mutuelle, et je crois que plus tard les deux peuples lui en sauront peu de gré.
Il en est de même pour les Etats-Unis d'Amérique. Les journaux suisses nous ont abondamment transmis ce que les maîtres de l'heure daignent leur communiquer, afin qu'ils le répètent; mais l'opposition est, selon l'habitude, oubliée ou dénigrée. Quand par hasard quelque télégramme officieux de New-York, soigneusement enregistré (quand il n'est pas complaisamment paraphrasé avec un en-tête sensationnel) veut bien nous la signaler, c'est pour la vouer à notre mépris. Il semblerait que qui dit: pacifiste, de l'autre côté de l'Atlantique,—fût-ce pacifiste chrétien—soit un traître, à la solde de l'ennemi.—Nous ne nous étonnons plus. Depuis trois ans, nous avons perdu la faculté de l'étonnement. Mais nous avons perdu aussi celle de la confiance. Et puisque nous savons maintenant que, pour avoir la vérité, il ne faut pas l'attendre sous l'orme, nous allons à sa recherche, nous-mêmes, partout où elle gîte. Quand l'eau potable manque à la maison, il faut la puiser à la fontaine.
Aujourd'hui, nous laisserons parler l'opposition d'Amérique, par la voix d'une de ses revues les plus intrépides: The Masses, de New-York[19].
Ici s'exprime la vérité non-officielle, qui n'est, elle aussi, qu'une partie de la vérité. Mais nous avons le droit de connaître la vérité totale, qu'elle plaise ou qu'elle déplaise. Nous en avons même le devoir, si nous ne sommes pas des femmes qui ont peur de regarder en face la réalité. Qu'on ne cherche pas dans The Masses ce qu'il y a aussi de grandeur gaspillée dans la guerre! Nous le connaissons de reste par tous les récits officiels dont on nous inonde. Mais ce que l'on ne connaît pas assez, ce que l'on ne veut pas connaître, c'est la misère matérielle et morale, l'injustice, l'oppression, qui sont dans chaque peuple le revers de toute guerre, même de la plus juste, comme dit Bertrand Russell.—Et c'est ce que nous force à voir, pour l'Amérique, l'intransigeante revue, que je résume ici.
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L'editor, MAX EASTMAN, en est l'âme. Il la remplit de sa pensée et de son énergie. Dans les deux derniers numéros que j'ai sous les yeux (juin et juillet 1917), il n'a pas écrit moins de six articles; et tous mènent une lutte implacable contre le militarisme et le nationalisme idolâtre. Nullement dupe des déclamations officielles, il soutient que la guerre actuelle n'est pas une guerre pour la démocratie et que «la vraie lutte pour la liberté viendra après la guerre»[20]. Aux Etats-Unis, comme en Europe, la guerre est, dit-il, l'œuvre des capitalistes et d'un groupe d'intellectuels (religieux et laïques)[21]. Max Eastman insiste sur le rôle des intellectuels, et son collaborateur John Reed sur celui des capitalistes.—Les mêmes phénomènes, économiques et moraux, se font sentir dans l'Ancien et dans le Nouveau Monde. Une partie des socialistes américains, comme leurs frères d'Europe, se sont ralliés à la guerre; et nombre d'entre eux (notamment Upton Sinclair, dont je connais et apprécie personnellement la sincérité morale et l'esprit idéaliste) ont adopté un étrange militarisme: ils sont devenus les champions les plus ardents de la conscription universelle, comptant, après la «guerre des démocraties», se servir de l'armée disciplinée pour l'action sociale[22].
Quant aux hommes d'Eglise, ils se sont jetés en masse dans la fournaise. A une réunion des pasteurs méthodistes de New-York, l'un d'eux, le pasteur de Bridgeport (Conn.) ayant eu la candeur de dire: «Si j'ai à choisir entre mon pays et mon Dieu, je choisis mon Dieu», fut hué par les 500 autres, menacé, appelé traître.—Le prédicateur Newel Dwight Hillis, de l'église de Henry Ward Beecher, dit à son auditoire: «Tous les enseignements de Dieu sur le pardon doivent être abrogés, à l'égard de l'Allemagne. Je suis disposé à pardonner aux Allemands leurs atrocités, aussitôt qu'ils seront tous fusillés. Mais si nous consentions à pardonner à l'Allemagne, après la guerre, je croirais que l'univers est devenu fou.»