Une sorte de derviche hurleur, BILLY SUNDAY, sorti on ne sait d'où, braille à des multitudes un Evangile guerrier en style de bouche d'égout, interpelle le Vieux Dieu (il n'est pas qu'à Berlin!) lui tape sur le ventre, et, bon gré, mal gré, l'enrôle. Un dessin de Boardman Robinson le représente, en sergent recruteur, traînant le Christ par une corde au cou, et criant, avec un rire canaille: «J'en ai encore pris un!» Les gens du monde, les dames, se pâment à l'entendre, ravis de s'encanailler, en compagnie de Dieu. Les pasteurs sont pour lui. Les exceptions se comptent. La plus notable est le ministre de l'Eglise du Messie, à New-York, John Haynes Holmes, dont je m'honore d'avoir reçu une noble lettre, aux derniers jours précurseurs de la guerre (février 1917). The Masses publient de lui, dans le numéro de juillet, une admirable déclaration à ses fidèles: «Que ferai-je?» Il refuse d'exclure quelque peuple que ce soit de la communauté humaine. L'Eglise du Messie ne répondra à aucun appel militaire. Sa conscience lui ordonne de refuser la conscription. Il obéira à sa conscience, quoi qu'il lui en puisse coûter. «Dieu m'aidant, je ne peux pas faire autrement.»—Les hommes qui résistent à la folie guerrière forment une petite Eglise, où se rencontrent tous les partis: chrétiens, athées, quakers, artistes, socialistes, etc. Venus de tous les points de l'horizon et professant les idées les plus diverses, ils ne sont unis que par cette seule foi: la guerre à la guerre; c'est assez pour les rendre plus proches les uns des autres qu'ils ne le sont de leurs amis d'hier, de leurs frères de sang, de religion, ou de profession[23]. Ainsi, le Christ passait au milieu des hommes de Judée, séparant ceux qui croyaient en lui de leurs familles, de leur classe, de toute leur vie passée.—La jeunesse d'Amérique, comme celle d'Europe, est bien moins que ses aînés, atteinte par l'esprit de guerre. Un exemple frappant est celui de l'Université Columbia, où, tandis que les professeurs décernaient au général Joffre le titre de docteur ès-lettres, les étudiants réunis votèrent à l'unanimité la résolution de ne pas s'inscrire sur les listes de conscription militaire[24]. Ils encouraient ainsi la pénalité de l'emprisonnement. Car l'on n'y va pas de main morte, dans le pays classique de la Liberté. Beaucoup de citoyens américains ont été jetés en prison; d'autres, enfermés, dit-on, dans des hospices d'aliénés, pour avoir exprimé leur désapprobation de la guerre. Les sergents recruteurs pénètrent partout, s'introduisent jusque dans les salles de réunions ouvrières et malmènent ceux qui résistent[25]. Sous la rubrique: «La semaine de guerre», The Masses dressent le bilan des brutalités, coups, blessures et meurtres, dont la guerre a été déjà l'occasion ou le prétexte, en Amérique. On peut se demander à quelles violences se porteront un jour les répressions antipacifistes. La prétendue liberté de parole, que nous attribuons à l'Amérique, pourrait bien être un leurre. «En fait, écrit Max Eastman, elle n'a jamais existé.» Il y a certes des lois qui l'établissent. Mais, «dans la pratique, règne un mépris de la loi, au profit des forts, au détriment des faibles.» Depuis longtemps, nous le savions, par les révélations de la presse socialiste italienne et russe, à propos de scandaleuses condamnations d'ouvriers. Des pacifistes gênent-ils, on les arrête comme anarchistes. Un journal refuse-t-il de se plier à l'opinion d'Etat, on le supprime sans explication, ou—ce qui est plus raffiné—on lui fait un procès, pour cause d'obscénité[26]. Ainsi, du reste.

Le principal collaborateur de Max Eastman, JOHN REED, s'applique à mettre en lumière le rôle prépondérant du capitalisme américain dans la guerre. En un article qui reprend le titre de l'ouvrage de Norman Angell, La grande illusion, il dit que la prétention de combattre les rois est un prétexte ridicule, et que le vrai roi est l'Argent. Mettant le doigt sur la plaie, il établit par des chiffres les gains monstrueux des grandes compagnies américaines. Sous ce titre bizarre: Le mythe de la graisse américaine (The myth of american fatness)[27], il montre que ce n'est pas, comme on le croit en Europe, la nation américaine qui s'engraisse de la guerre, mais seulement les 2 p. 100 de sa population. Tout le reste est peuple maigre, et, de jour en jour, plus maigre. De 1912 à 1916, les salaires ont été élevés de 9 p. 100, tandis que les dépenses d'alimentation s'accroissaient de 74 p. 100, dans les deux dernières années. De 1913 à 1917, la hausse générale des prix a été de 85,32 p. 100 (farine 69 p. 100, œufs 61 p. 100, pommes de terre 224 p. 100! De janvier 1915 à janvier 1917, le charbon est monté de 5 à 8 dollars 75 la tonne). L'ensemble de la population a donc cruellement à souffrir de la gêne, et de graves émeutes de famine ont éclaté à New-York. Naturellement, la presse européenne n'en a point parlé, ou les a mises sur le compte des Allemands.

Pendant ce temps, les 24 grandes Compagnies (acier, fonte, cuir, sucre, chemins de fer, électricité, produits chimiques, etc.) ont vu, de 1914 à 1916, leurs dividendes monter de 500 p. 100. «L'Acier de Bethléem» (Bethlehem Steel Corporation) a passé de 5 millions 122.703 en 1914, à 43 millions 593.968 en 1916. «L'Acier des Etats-Unis» (U. S. Steel Corporation), de 81 millions 216.985 en 1914, à 281 millions 531.730 en 1916. De 1914 à 1915, le nombre des riches, aux Etats-Unis, s'est élevé: de 60 à 120, pour ceux qui ont un revenu personnel supérieur à 1 million de dollars; de 114 à 209, pour ceux qui ont un revenu de 500.000 à 1 million: du double, pour ceux qui ont un revenu de 100.000 à 500.000[28]. Au-dessous de ce chiffre, l'augmentation est négligeable.—Et John Reed ajoute: «La patience populaire a des bornes. Gare aux soulèvements!»

En tête du numéro de juillet, l'illustre philosophe et mathématicien anglais, BERTRAND RUSSELL, adresse un «Message» aux citoyens des Etats-Unis: La guerre et la liberté individuelle (War and individual liberty). Cet appel est daté du 21 février 1917: il est donc antérieur à la déclaration de guerre de l'Amérique; mais il n'a pu être publié plus tôt. Russell rappelle les généreux sacrifices des Conscientious Objectors en Angleterre et les persécutions dont ils sont l'objet. Il célèbre leur foi (pour laquelle lui-même fut condamné). La cause de la liberté individuelle est, dit-il, la plus haute de toutes. La force de l'Etat n'a cessé de croître, depuis le Moyen-Age. Il est maintenant admis que l'Etat a le droit de prescrire l'opinion de tous, hommes et femmes. Les prisons, vidées des criminels qu'on envoie au front, comme soldats, pour tuer, sont remplies des citoyens honnêtes qui refusent d'être soldats et de tuer. Une société tyrannique, qui n'a pas de place pour le rebelle, est une société condamnée d'avance: car elle reste stationnaire, puis rétrograde. L'Eglise du Moyen-Age eut, du moins, pour contrepoids, la résistance des franciscains et des réformateurs. L'Etat moderne a brisé toutes les résistances; il a fait autour de lui le vide, l'abîme où il s'écroulera. Son instrument d'oppression est le militarisme, comme celui de l'Eglise était le dogme.—Et qu'est-ce donc que cet Etat, devant lequel chacun s'incline? Quelle absurdité d'en parler comme d'une autorité impersonnelle, quasi-sacrée! L'Etat, ce sont quelques vieux messieurs, généralement inférieurs à la moyenne de la communauté, car ils se sont retranchés de la vie nouvelle des peuples. L'Amérique est restée jusqu'ici la plus libre des nations; elle est à une heure critique, non seulement pour elle-même, mais pour le reste du monde. Le monde entier l'observe avec anxiété. Qu'elle prenne garde! Une guerre même juste peut être la source de toutes les iniquités. Il y a dans notre nature un vieux relent de férocité: la bête humaine se lèche les babines, aux combats des gladiateurs. On déguise ce goût cannibale sous de grands mots de Droit et de Liberté. Le dernier espoir d'aujourd'hui est dans la jeunesse. Qu'elle revendique pour l'avenir le droit de l'individu à juger par lui-même le bien et le mal, et à être l'arbitre de sa conduite!

Auprès de ces graves paroles, une large place est faite, dans le combat de la pensée, à l'humour, cette belle arme claire. CHARLES SCOTT WOOD écrit d'amusants dialogues voltairiens:—on y voit Billy Sunday au ciel, qu'il remplit de son vacarme; il fait un sermon poissard au bon Dieu, vieux gentleman aux manières douces, distinguées, un peu lasses, parlant bas;—ailleurs, saint Pierre est chargé d'appliquer une nouvelle ordonnance de Dieu, qui, fatigué de l'insipide compagnie des simples d'esprit, n'admet plus au paradis que les hommes intelligents. En raison de quoi, aucun mort de la guerre n'est admis—à l'exception des Polonais qui, eux du moins, ne se vantent pas de s'être sacrifiés, mais qu'on a sacrifiés malgré eux.

LOUIS UNTERMEYER publie des poèmes. Une bonne chronique des livres et des théâtres signale les travaux traitant des questions actuelles; j'y relève deux œuvres originales: un livre d'une hardiesse paradoxale, par le savant américain Thorstein Veblen: La paix (Peace? An inquiry into the nature of peace), et une pièce russe en quatre actes d'Artzibaschef: Guerre (War), qui dépeint le cycle de la guerre dans une famille, et l'usure des âmes qui attendent.

Enfin, de vigoureux dessinateurs, des satiristes du crayon: R. KEMPF, BOARDMAN ROBINSON, GEORGE BELLOWS, animent cette revue de leurs visions impertinentes et de leurs mots cinglants. Voici la Mort broyant dans ses bras la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et criant: «Arrive, Amérique, le sang, c'est fameux!» (R. Kempf).—Plus loin, la Liberté pleure. L'oncle Sam a les fers aux pieds et aux mains—les menottes de la censure, le boulet de la conscription. Légende: «Tout prêt à combattre pour la liberté!» (B. Robinson).—Puis, c'est le Christ en prison, enchaîné. Légende: «Enfermé, comme tenant un langage tendant à détourner les citoyens de s'engager dans les armées des Etats-Unis.» (G. Bellows).—Enfin, sur un monceau de morts, deux seuls survivants se tailladent férocement: la Turquie, le Japon. Légende: «1920: toujours combattant pour la Civilisation.» (H. R. Chamberlain).

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Ainsi luttent, au delà des mers, quelques esprits indépendants. Liberté, lucidité, vaillance, humour, sont de rares vertus, qu'on trouve plus rarement encore unies, en ces jours d'aberration et de servitude. Elles font le prix de cette opposition américaine.

Je ne la donne pas pour impartiale. La passion l'entraîne, elle aussi, à méconnaître les forces morales qui sont chez l'adversaire. Car la misère et la grandeur de ces temps tragiques est que les deux partis sont menés au combat par deux hauts idéals ennemis qui s'entre-égorgent en s'injuriant, comme les héros d'Homère. Nous, du moins, prétendons garder le droit de rendre justice même à nos adversaires de pensée, aux champions de la guerre que nous détestons. Nous savons tout l'idéalisme et les vertus morales qui se dépensent au service de cette funeste cause. Nous savons que les Etats-Unis n'en sont pas moins prodigues que l'Angleterre et que la France. Mais nous voulons que l'on écoute—que l'on écoute avec respect—les voix de l'autre parti, du parti de la paix. Elles ont d'autant plus droit à l'estime du monde qu'elles sont moins nombreuses et plus opprimées. Tout s'acharne contre ces hommes courageux: la puissance formidable des Etats en armes, les aboiements de la presse, la frénésie de l'opinion aveuglée et soûlée.