Après cela, l'Etat peut le frapper, s'il veut, comme il frappa Socrate, comme il frappa tant d'autres, à qui il élève plus tard d'inutiles statues. L'Etat n'est pas la patrie. Il n'en est que l'intendant,—bon ou mauvais, selon les cas, toujours faillible. Il a la force: il en use. Mais depuis que l'homme est homme, cette force a toujours échoué, au seuil de l'Ame libre.
15 septembre 1917.
R. R.
(Publié dans la Revue mensuelle, Genève, octobre 1917.)
XIV
La Jeunesse Suisse
On connaîtrait fort mal l'esprit public en Suisse, si l'on en jugeait par les revues et les journaux. Ils sont, pour la plupart (comme c'est d'ailleurs la règle partout), de dix à vingt ans en retard sur le mouvement intellectuel et moral de leur peuple. Peu nombreux (relativement à la presse des nations voisines), généralement dans les mains, chacun, d'un groupe assez restreint, ils expriment presque tous les préjugés, les intérêts et la routine de générations qui ont largement atteint ou dépassé la maturité. Même ceux qu'on nomme jeunes, dans ce monde, ne le sont plus,—s'ils l'ont jamais été, d'esprit,—qu'aux yeux de leurs aînés, qui ne consentent pas à vieillir...
«Jeune homme, taisez-vous...»
comme dit Job à Magnus...
Il faut rester assez longtemps en Suisse pour découvrir qu'il existe une jeunesse suisse qui ne soit pas imbue du libéralisme conservateur (plus conservateur que libéral), ou du radicalisme sectaire (surtout sectaire), qui fleurissent dans les grands journaux, tous également attachés aux formes politiques et sociales désuètes du règne bourgeois qui, d'un bout à l'autre de l'Europe, s'achève.