La lecture des derniers fascicules de la Revue de la Société de Zofingue m'a surpris et réjoui. Je veux en faire part à mes amis français, afin d'établir entre eux et nos jeunes camarades suisses des liens de sympathie.
La Société de Zofingue est la principale et la plus ancienne société d'étudiants suisses. Fondée en 1818, elle va fêter son centenaire. Elle comprend neuf sections «académiques», Genève, Lausanne, Neuchâtel, Berne, Bâle, Zurich; et trois sections «gymnasiales», Saint-Gall, Lucerne et Bellinzona[30]. Le nombre des membres, qui est en progression, de 575 en juillet 1916 est monté à 700. Elle a une revue mensuelle (Central-Blatt des Zofinger-Vereins), rédigée en français, en allemand et en italien, qui en est à sa 57e année, et publie les conférences, les comptes rendus des discussions et les faits qui intéressent l'association.
Ce qui la distingue essentiellement des autres sociétés d'étudiants suisses, c'est qu'«elle se place, d'après l'article premier de ses statuts, au-dessus et en dehors de tout parti politique, mais en se basant sur les principes démocratiques... Elle s'abstient de toute politique de parti». Ainsi que l'écrit son président actuel, elle offre à la jeunesse la possibilité constante de recréer à nouveau sa conception du «véritable esprit national suisse... Chaque nouvelle génération y peut librement imaginer de nouveaux idéals et préparer de nouvelles formes de vie. Aussi, l'histoire du Zofinger-Verein est-elle plus que celle d'une association suisse: elle est une histoire en petit de l'évolution morale et politique de la Suisse, depuis 1815».—Mais toujours à l'avant-garde.
Cette société de trois races et de neuf cantons présente, comme on peut penser, la variété dans l'unité. Un rapport de Louis Micheli, pour l'année 1915-1916 (numéro de novembre 1916), donne un tableau de l'activité des diverses sections, en notant avec finesse les caractéristiques de chacune d'elles.
La section la plus importante, celle qui a pris la tête de la Zofingia, c'est Zurich. Là se sont posés avec le plus d'âpreté les problèmes du jour. Deux partis en présence, aux deux pôles opposés, sensiblement égaux en nombre, et pareillement passionnés: d'une part, les conservateurs, autoritaires et centralisateurs, attachés au «Studentum» vieux style; de l'autre, les jeunes Zofingiens, à tendances socialistes, idéalistes et révolutionnaires. Pendant un temps, une lutte acharnée entre eux; chaque parti, dès son arrivée au pouvoir, jetant à bas tout ce qu'avait fait le comité adverse, dans le semestre précédent. Maintenant[31], un esprit plus conciliant s'est établi. Le parti progressiste, renforcé de nombreuses jeunes recrues, est devenu le maître. Il cherche à élargir ses cadres en attirant les autres éléments par sa largeur de pensée et par sa tolérance[32]. Toutefois, il est à noter (selon le rapporteur) que «les Zurichois, au fond, ne sont pas très individualistes, et sacrifient facilement leur personnalité sur l'autel du parti. D'où le danger de voir, à quelque moment, un absolutisme renaître».
Ce péril ne semble pas à redouter, à Bâle. Cette section, la plus nombreuse, et fort intelligente, est peut-être la moins unie et la plus disparate. Il s'y est déchaîné des orages provoqués, dans ces dernières années, par la question «Patrie»; mais on ne s'y est pas, comme à Zurich, groupé en deux armées. Beaucoup de petits clans, fermés et méfiants. Traits caractéristiques: l'âpreté des discussions, où «l'on a beaucoup de peine à ne pas mêler aux querelles d'idées les inimitiés personnelles»; le peu de goût pour l'action pratique, et la prédilection pour les discussions abstraites, pour le développement du caractère et de la personnalité: «en ceci, Bâle est, avec Lausanne, la section qui offre le plus grand nombre de types originaux et individuels». Mais, à la différence de Lausanne, la section de Bâle fait peu de place aux questions littéraires et artistiques.
Lausanne est un des groupes les plus riches en personnalités: on y trouve des tempéraments de toutes tendances, et on s'y intéresse aux questions les plus variées: politique, sociologie, littérature et arts. Mais en revanche, Lausanne est la plus combative; elle s'entend mal avec les autres sections. Elle-même divisée en clans, elle affiche des tendances séparatistes, qui ont abouti à une crise aiguë au début de 1916. Elle affirme à outrance son caractère vaudois et s'enferme chez soi.
Lausanne, Bâle, Zurich sont les trois grandes sections.
Les deux plus faibles sont Lucerne, de peu d'importance, où règne une «cordialité paresseuse», et Berne, peu nombreuse, endormie, ne se renouvelant presque plus. «Beamtenstadt» (ville d'employés), comme l'appelle un de ses membres, elle se préoccupe peu des problèmes modernes; elle reste attachée au gros bon sens matériel et apathique, à l'ordre établi. «Le Bernois, de nature, est défiant à l'égard des novateurs et des idéalistes: il voit en eux des rêveurs ou des révolutionnaires... L'état d'esprit de ces jeunes gens rappelle celui des milieux officiels».
Entre ces deux groupes de sections, Saint-Gall est travailleur, enthousiaste et indépendant: «chacun y ose affirmer franchement son opinion»; mais la section n'a pas l'importance de Zurich ou de Bâle.—Neuchâtel manifeste une énergie intermittente, avec, «au fond, une certaine flemme naturelle».—Enfin, Genève est amorphe. «Le gros de la masse flotte, indécis, endormi, ne manifeste point son opinion», et peut-être, n'en a guère. Tout repose sur quelques-uns. «Aucune section n'aurait autant besoin d'un président à poigne». Faute d'un chef, elle est désorientée, somnole, et tout lui est indifférent. Elle manque d'esprit de corps. «Les Genevois sont très individualistes; mais malheureusement, ceux qui ont une vraie personnalité sont rares». Ajoutez le trait caractéristique du vieux Genevois, la peur de se livrer, de montrer ce qu'il sent, par crainte de la critique ou de l'ironie: une susceptibilité d'écorché, qui se cuirasse de froideur; une attitude perpétuellement méfiante, qui se tient sur la défensive, comme si le duc de Savoie était toujours au pied de l'Escalade[33].