«J'écoutais, appuyé sur un bâton, penché vers lui, recueillant cette voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d'une bouche presque toujours silencieuse. Il cria d'une voix claire:

—«Liebknecht!»

Dans la même soirée, l'humble territorial Marthereau, «à la face de barbet, toute plantée de poils», écoute un camarade qui dit: «Guillaume est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui, après avoir gémi sur la guerre, célèbre l'ardeur guerrière du seul petit gars qui lui reste. Marthereau branle sa tête lassée, où luisent deux beaux yeux de chien qui s'étonne et qui songe, et il soupire: «Ah! nous sommes tous des pas mauvais types, et aussi des malheureux et des pauv'diables. Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!»

Mais le plus souvent, le cri d'humanité qui sort de ces humbles compagnons est anonyme. On ne sait au juste celui qui vient de parler, car tous, à des moments, n'ont qu'une pensée commune. Née des communes épreuves, cette pensée les rapproche beaucoup plus des autres malheureux dans les tranchées ennemies, que du reste du monde qui est là-bas, par derrière. Contre ceux de l'arrière: «touristes des tranchées», journalistes «exploiteurs du malheur public», intellectuels guerriers, ils s'accordent en un mépris sans violence, mais sans bornes. Ils ont «la révélation de la grande réalité: une différence qui se dessine entre les êtres, une différence bien plus profonde et avec des fossés plus infranchissables que celle des races: la division nette, tranchée, et vraiment irrémissible, qu'il y a parmi la foule d'un pays, entre ceux qui profitent et ceux qui peinent, ceux à qui on a demandé de tout sacrifier, tout, qui apportent jusqu'au bout leur nombre, leur force et leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et réussissent les autres.»

—«Ah! fait amèrement l'un d'eux, devant cette révélation, ça ne donne pas envie de mourir!»

Mais il n'en meurt pas moins bravement, humblement, comme les autres.

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Le point culminant de l'œuvre est le dernier chapitre: l'Aube. C'est comme un épilogue, dont la pensée rejoint celle du prologue, la Vision, et l'élargit, ainsi qu'en une symphonie le thème annoncé du début prend sa forme complète dans la conclusion.

La Vision nous dépeint l'arrivée de la déclaration de guerre, dans un sanatorium de Savoie, en face du Mont-Blanc. Et là, ces malades de toutes nations, «détachés des choses et presque de la vie, aussi éloignés du reste du genre humain que s'ils étaient déjà la postérité, regardent au loin devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants et des fous». Ils voient le déluge d'en bas, les peuples naufragés qui se cramponnent; «les trente millions d'esclaves, jetés les uns sur les autres par le crime et l'erreur, dans la guerre et la boue, lèvent une face humaine où germe enfin une volonté. L'avenir est dans les mains des esclaves, et on voit bien que le vieux monde sera changé par l'alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis».

L'Aube finale est le tableau du «déluge d'en bas», de la plaine noyée sous la pluie, des tranchées éboulées. Spectacle de la Genèse. Allemands et Français fuient ensemble le fléau, ou s'affaissent pêle-mêle dans la fosse commune. Et alors, ces naufragés, échoués sur les récifs de boue au milieu de l'inondation, commencent à s'éveiller de leur passivité; et un dialogue redoutable s'engage entre les suppliciés, comme les répliques d'un chœur de tragédie. L'excès de leur souffrance les submerge. Et ce qui les accable encore davantage, «ainsi qu'un désastre plus grand», c'est la pensée qu'un jour les survivants pourront oublier de tels maux: