L'œuvre est de premier ordre, et si riche de substance qu'il faudrait plus d'un article pour l'embrasser tout entière. Je tâcherai seulement ici d'en saisir les aspects principaux,—l'art et la pensée.

L'impression qui domine est d'une extrême objectivité. Sauf au dernier chapitre, où s'affirment ses idées sociales, on ne connaît point l'auteur: il est là, mêlé à ses obscurs compagnons; il lutte, il souffre avec eux, et d'une seconde à l'autre il risque de disparaître; mais il a la force d'âme de s'abstraire du tableau et de voiler son moi: il regarde, il entend, il sent, il tâte, il agrippe, de tous ses sens à l'affût, le spectacle mouvant; et c'est merveille de voir la sûreté de cet esprit français, dont aucune émotion ne fait trembler le dessin, ni ne ternit la notation. Une multitude de touches juxtaposées, vives, vibrantes, crues, aptes à rendre les chocs et les sursauts des pauvres machines humaines passant d'une torpeur lasse à une hyperesthésie hallucinée,—mais que place et combine une intelligence toujours maîtresse de soi. Un style impressionniste, que tentent parfois, un peu trop pour mon goût, les jeux de mots visuels à la Jules Renard, cette «écriture artiste», qui est un article si éminemment parisien, et qui, en temps ordinaire, «poudrederise» les émotions, mais qui, dans ces convulsions de la guerre, prend je ne sais quelle élégance héroïque. Dans le récit serré, sombre, étouffant, s'ouvrent des épisodes de repos, qui en rompent l'unité, et où se détend quelques instants l'étreinte. La plupart des lecteurs en goûteront le charme, l'émotion discrète (la Permission);—mais les trois quarts de l'œuvre ont pour cadre les tranchées de Picardie, sous «le ciel vaseux», sous le feu et sous l'eau,—visions tantôt d'Enfer, et tantôt de Déluge.

«Les armées restent là, enterrées, des années, «au fond d'un éternel champ de bataille», entassées, «enchaînées coude à coude», pelotonnées «contre la pluie qui vient d'en haut, contre la boue qui vient d'en bas, contre le froid, cette espèce d'infini qui est partout». Les hommes, affublés de peaux de bêtes, de paquets de couvertures, de tricots, surtricots, de carrés de toile cirée, de bonnets de fourrure, de capuchons goudronnés, gommés, caoutchoutés... ont l'air d'hommes des cavernes, de gorilles, de troglodytes. L'un d'eux, en creusant la terre, a retrouvé la hache d'un homme quaternaire, une pierre pointue emmanchée dans un os, et il s'en sert. D'autres, comme des sauvages, fabriquent des bijoux élémentaires. Trois générations ensemble, toutes les races; mais non pas toutes les classes: laboureurs et ouvriers pour la plupart, métayer, valet de ferme, charretier, garçon livreur, contremaître dans une manufacture, bistro, vendeur de journaux, quincaillier, mineurs,—peu de professions libérales. Cette masse amalgamée a un parler commun, «fait d'argots d'atelier et de caserne et de patois assaisonné de quelques néologismes». Chacun a sa silhouette propre, exactement saisie et découpée: on ne les confond plus, une fois qu'on les a vus. Mais le procédé qui les dépeint est bien différent de celui de Tolstoï. Tolstoï ne peut voir une âme sans descendre au fond. Ici l'on voit et l'on passe. L'âme personnelle existe à peine, n'est qu'une écorce; dessous, endolorie, écrasée de fatigue, abrutie par le bruit, empoisonnée par la fumée, l'âme collective s'ennuie, somnole, attend, attend sans fin,—(«machine à attendre»)—ne cherche plus à penser, «a renoncé à comprendre, renoncé à être soi-même». Ce ne sont pas des soldats—(ils ne veulent pas l'être)—ce sont des hommes, «de pauvres bonshommes quelconques arrachés brusquement à la vie, ignorants, peu emballés, à vue bornée, pleins d'un gros bon sens qui parfois déraille, enclins à se laisser conduire et à faire ce qu'on leur dit de faire, résistants à la peine, capables de souffrir longtemps, de simples hommes qu'on a simplifiés encore et dont, par la force des choses, les seuls instincts primordiaux s'accentuent: instinct de la conservation, égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire et de dormir...». Même dans le danger d'un bombardement, au bout de quelques heures, ils s'ennuient, ils bâillent, ils jouent à la manille, ils causent de niaiseries, «ils piquent un roupillon», ils s'ennuient... «La grandeur et la largeur de ces déchaînements d'artillerie lassent l'esprit». Ils traversent des enfers de souffrances, et ne s'en souviennent même plus: «Nous en avons trop vu. Et chaque chose qu'on a vue était trop. On n'est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout le camp d'tous les côtés, on est trop p'tit. On est des machines à oublier. Les hommes, c'est des choses qui pensent peu, et, qui surtout oublient...»—Au temps de Napoléon, chaque soldat avait dans sa giberne le bâton de maréchal, et dans le cerveau l'image ambitieuse du petit officier corse. A présent, il n'y a plus d'individus, il y a une masse humaine; et elle-même est noyée dans les forces élémentaires. «Dix mille kilomètres de tranchées françaises, dix mille kilomètres de malheurs pareils ou pires...; et le front français est le huitième du front total...» D'instinct, le narrateur est forcé d'emprunter ses images à une mythologie grossière de peuplade primitive, ou aux convulsions cosmiques: «ruisseaux de blessés arrachés des entrailles de la terre, qui saigne et qui pourrit, à l'infini»... «glaciers de cadavres»... «sombres immensités de Styx»... «vallée de Josaphat»... spectacles préhistoriques. Que devient l'homme là-dedans? Que devient sa souffrance!... «Quand tu te désoleras!» dit un blessé à un autre... «C'est ça, la guerre..., pas les batailles..., la fatigue épouvantable, surnaturelle, l'eau jusqu'au ventre, la boue, l'ordure, la monotonie infinie des misères, interrompue par des drames aigus»... «Par intermittences, des cris d'humanité, des frissons profonds, sortent du noir et du silence...»

Çà et là, au cours de la longue mélopée, quelques cimes émergent de l'uniformité grise et sanglante: l'assaut («le feu»);—«le poste de secours»;—«l'aube».—Je voudrais pouvoir citer l'admirable tableau des hommes qui attendent l'ordre d'attaque,—immobiles, un masque de calme recouvrant quels songes, quelles peurs, quels adieux! Sans aucune illusion, sans aucun emportement, sans aucune excitation, «malgré la propagande dont on les travaille, sans aucune ivresse, ni matérielle, ni morale», en pleine conscience, ils attendent le signal de se précipiter «une fois de plus dans ce rôle de fou imposé à chacun par la folie du genre humain»;—puis c'est la «course à l'abîme», où, sans voir, au milieu des éclats qui font un cri de fer rouge dans l'eau, au milieu de l'odeur de soufre, «on se jette sur l'horizon»;—et la tuerie dans la tranchée, où «l'on ne sait pas d'abord que faire», et où ensuite la frénésie s'empare de l'homme, où «l'on reconnaît mal ceux même que l'on connaît, comme si tout le reste de la vie était devenu tout à coup très lointain...» Et puis, l'exaltation passée, «il ne reste plus que l'infinie fatigue et l'attente infinie...».

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Mais il me faut abréger, arriver à la partie capitale de l'œuvre: à la pensée.

Dans Guerre et Paix, le sens profond du Destin qui mène l'humanité est ardemment cherché et saisi, de loin en loin, à la lueur d'un éclair de souffrance ou de génie, par quelques personnalités plus affinées, de race ou de cœur: le prince André, Pierre Besoukhow.—Sur les peuples d'aujourd'hui, le rouleau aplanisseur a passé. Tout au plus si de l'immense troupeau se détache, un moment, le bêlement isolé d'une bête, qui va mourir. Telle, la pâle figure du caporal Bertrand «avec son sourire réfléchi»—à peine dessinée,—«parlant peu d'ordinaire, ne parlant jamais de lui», et qui ne livre qu'une fois le secret des pensées qui l'angoissent,—dans le crépuscule qui suit la tuerie, quelques heures avant que lui-même soit tué. Il songe à ceux qu'il a tués, à la démence du corps à corps:

—«Il le fallait, dit-il. Il le fallait, pour l'avenir».

Il croisa les bras, hocha la tête:

—«L'avenir! s'écria-t-il tout d'un coup. De quels yeux ceux qui vivront après nous regarderont-ils ces tueries et ces exploits, dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s'il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d'apaches!... Et pourtant, continua-t-il, regarde! Il y a une figure qui s'est élevée au-dessus de la guerre, et qui brillera pour la beauté et l'importance de son courage...»