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Un rayon de soleil ne fait pas le ciel clair; et la voix d'un soldat n'est pas celle d'une armée. Les armées d'aujourd'hui sont des nations, où sans doute s'entre-choquent et se mêlent, comme dans toute nation, bien des courants divers. Le Journal de Barbusse est celui d'une escouade, composée presque exclusivement d'ouvriers, de paysans. Mais que dans cet humble peuple, qui, comme le Tiers en 89, n'est rien et sera tout,—que dans ce prolétariat des armées se forme obscurément une telle conscience de l'humanité universelle,—qu'une telle voix intrépide s'élève de la France,—que ce peuple qui combat fasse l'héroïque effort de se dégager de sa misère présente et de la mort obsédante, pour rêver de l'union fraternelle des peuples ennemis,—je trouve là une grandeur qui passe toutes les victoires et dont la douloureuse gloire survivra à celle des batailles,—y mettra fin, j'espère.

Février 1917.

(Journal de Genève, 19 mars 1917.)

XVI
Ave, Cæsar, morituri te salutant
(Dédié aux spectateurs héroïques et à l'abri)

Dans une scène de son terrible et admirable livre, le Feu, où Henri Barbusse a noté ses souvenirs des tranchées de Picardie, et qu'il a dédié «à la mémoire de ses camarades tombés à côté de lui à Crouy et sur la cote 119», il représente deux humbles poilus qui viºnnent en permission à la ville voisine. Ils sortent de l'enfer de boue et de sang, leur chair et leur âme ont subi pendant des mois des tortures sans nom; ils se retrouvent en présence de bourgeois bien portants, à l'abri, et, naturellement, débordant d'exaltation guerrière. Ces héros en chambre accueillent les rescapés, comme s'ils revenaient de la noce. Ils ne cherchent pas à savoir ce qui se passe là-bas. Ils le leur apprennent: «Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses d'hommes qui marchent comme à la fête, qu'on ne peut pas retenir, qui meurent en riant!...» (p. 325). Les poilus n'ont qu'à se taire: «Ils sont (dit l'un d'eux, résigné), au courant mieux que toi des grands machins et de la façon dont se goupille la guerre, et après, quand tu reviendras, si tu reviens, c'est toi qui auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta petite vérité...» (p. 133).

Je ne crois pas qu'une fois la guerre finie, quand les soldats reviendront en masse dans leurs foyers, ils se laisseront si facilement donner tort par les fanfarons de l'arrière. Dès à présent, leur parole commence à s'élever, singulièrement âpre et vengeresse; le livre puissant de Barbusse en est un formidable témoignage.

Voici d'autres témoignages de soldats, moins connus, mais non moins émouvants. Aucun n'est inédit. Je me suis fait une loi de n'user, pendant la guerre, d'aucune confession orale, ou écrite, que j'aie personnellement reçue. Ce que mes amis, connus ou inconnus, me confient, est un dépôt sacré, dont je ne ferai emploi que s'ils me le permettent, et quand les conditions le leur permettront. Les témoignages que je reproduis ici ont été publiés à Paris, sous l'œil d'une censure, cependant rigoureuse pour les rares journaux qui sont restés indépendants. C'est une preuve que ce sont là choses connues, qu'il est inutile ou impossible de voiler.

Je laisse parler ces voix. Toute appréciation est superflue. Elles sonnent assez clair.