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De PAUL HUSSON: L'Holocauste (Paris, collection de «Vers et Prose», F. Lacroix, 19, rue de Tournon;—achevé d'imprimer, 10 janvier 1917.)—C'est le carnet d'un soldat d'Ile-de-France, qui «part sans enthousiasme, haïssant la guerre et si peu guerrier. Soldat, il fit ce que chacun fit».

P. 19: «Au nom de quel principe moral supérieur ces luttes nous sont-elles imposées? Pour le triomphe d'une race? Que reste-t-il de la gloire des soldats d'Alexandre ou de César? Pour lutter ainsi, il faut croire. Croire que l'on combat pour la cause de Dieu, d'une grande justice, ou aimer la guerre. Nous ne croyons pas; nous n'aimons ni ne savons faire la guerre. Et pourtant, des hommes se battent et meurent qui ne croient ni à la cause de Dieu, ni à la grande justice, qui n'aiment pas la guerre et qui meurent face à l'ennemi... Beaucoup, inconscients, vont à la mort sans penser, d'autres, avec, au cœur, l'angoisse du sacrifice inutile et la connaissance de la folie des hommes...»

P. 20: Dans la tranchée: «...C'était des malédictions contre la guerre, tous la haïssaient... D'aucuns disaient: Français ou Allemands, ce sont des gens comme nous, ils souffrent et ils peinent. Ne songent-ils pas à rentrer chez eux aussi?»—Et ils citaient ce fait: à un homme réformé, parce qu'il avait deux doigts coupés, ils avaient dit, traversant un village: «Vous heureux, vous heureux, pas aller à la guerre...»

P. 21: «...Je ne suis ni celui qui croit à l'avènement de la Beauté, de la Bonté, de la Justice... Ni celui qui redore les idoles du passé, symboles des forces obscures qu'il convient d'adorer en silence. Je ne suis ni soumis, ni croyant.—J'aime la Pitié, car nous sommes des malheureux, et il fait bon être consolés, même bourreaux et bouchers, si ce n'est du mal dont nous souffrons, c'est du mal que nous avons fait ou que nous ferons: nécessité de faire souffrir; tuer; être tué...».

P. 22: «Aplati par terre, tandis que les obus sifflant au-dessus de nous passent, je pense: Mourir! Pourquoi mourir sur ce champ de bataille?... Mourir pour la civilisation, la liberté des peuples? Des mots, des mots, des mots. On meurt parce que les hommes sont des bêtes sauvages qui s'entretuent. On meurt pour des ballots de marchandises et des questions d'argent. L'art, la civilisation, la culture latine, germaine ou slave, sont également belles. Il faut tout aimer!...»

P. 59: «...Nous haïssons, comme Baudelaire, les armes des guerriers... La grande époque, ce fut celle que nous vécûmes avant la guerre. Le claquement des drapeaux, les longs défilés guerriers et les sons du canon et les fanfares ne peuvent nous faire admirer l'assassinat collectif et le servage infâme des peuples... Jeunes hommes aujourd'hui couchés dans le tombeau, on effeuille des fleurs sur vos tombes, on vous proclame immortels. Que vous importent les paroles vaines! Elles passeront plus vite que vous êtes passés.—Quelques années encore, cependant, et vous n'étiez plus aussi. Mais ces quelques années de vie, ç'aurait été votre univers et votre puissance...»

De ANDRÉ DELEMER: Attente (1er article dit nº 4, mars 1917, de la revue: Vivre, dirigée par André Delemer et Marcel Millet, Paris, 68, boulevard Rochechouart.)

«S'il avait été donné au patriarche d'Iasnaïa Poliana de prolonger une vie déjà si tourmentée,...il eût frémi devant la tragédie des jeunes générations, le vieux Tolstoï; sa pitié infinie se fût crispée douloureusement devant nos destinées; nous qui fûmes soudain précipités au cœur de l'énorme guerre, nous qui exaltions notre amour en la vie, nous qui portions comme un talisman infaillible notre espoir dans le futur, qui poussions avec ferveur ce grand cri d'affirmation vitale:

«Vivre... notre jeunesse!»—Quelle ironie saignante ces deux mots contiennent, et quels horizons ils évoquent soudain!... Tous les bonheurs que nous n'avons pas eus, les joies dont nous avons été frustrés, parce qu'un soir il fallut prendre un fusil! On écrira dans vingt ans ce que nous avons souffert et à quoi correspond la Passion actuelle, cependant que c'est tous les jours que nous mourons! Nous avons un amer privilège: celui d'avoir vécu une convulsion; nous avons été la rançon des erreurs du passé et un gage pour la quiétude du futur. Mission splendide et cruelle à la fois, qui exalte et qui révolte, parce que le spasme présent nous meurtrit et nous sacrifie!...—Aujourd'hui, les pauvres déchets pantelants que rejette la fournaise sanglante savent l'amertume des lauriers, et un peu de fierté les défend d'une gloire illusoire et éphémère, ils connaissent à présent les déceptions des attitudes, et ils ont sondé le vide de certains rêves. Le feu a dévoré le décor, dépouillé tout clinquant; ils se retrouvent face à face avec eux-mêmes, un peu plus conscients peut-être, sûrement plus sincères et plus désabusés, car il y a des plaies cachées à panser et de grandes douleurs à bercer dans l'ombre! Le temps qui passe leur laisse une amertume dans la bouche... Comme elle sera douloureuse, la transition, et comme elles seront nombreuses les épaves! Déjà une angoisse nouvelle étreint: c'est celle qui pèsera, au grand retour de ceux qui luttent encore. O l'oppressante angoisse devant les ruines et les morts qui encombrent les champs de bataille! Comme elle déprimera les jeunes volontés et annihilera les beaux courages! Epoque trouble et confuse où les hommes tâtonneront opiniâtrement pour chercher des routes plus sûres et trouver des idoles moins cruelles!...