...«Jeune homme de ma génération, c'est à toi que je pense à l'heure où j'écris ces lignes, à toi que je ne connais pas, sinon que tu te bats encore ou que tu es revenu abîmé de la tranchée ardente... Je t'ai rencontré dans la rue, honteux presque, dissimulant avec peine une infirmité, et j'ai lu dans tes yeux, mon ami, une telle détresse intérieure! Je sais les minutes crispées que tu as vécues et je sais qu'une telle épreuve endurée en commun finit par donner une même âme... Je sais tes doutes: tes inquiétudes sont miennes. Je sais qu'obsédante cette interrogation te possède: «Après?» Tu demandes, toi aussi, ce qu'on voit des hauteurs et ce qui va s'annoncer. Je te comprends; oui, après?... Vivre! tu chantes au cœur de chacun. Vivre! tu es le cri de notre époque cruelle. Je l'ai entendu, cet humble mot prodigieux, si fervent, aux lèvres des blessés qui sentaient si pressante et si lourde l'approche conquérante de la mort! Je l'ai retrouvé dans la tranchée, bégayé à voix basse comme une prière!—Jeune homme, notre heure est pathétique: survivant de l'effroyable guerre, il faut que ta vitalité s'affirme et que tu vives. Dépouillé de tous les mensonges, délivré de tout mirage, tu te retrouves seul et nu; devant toi, la route large et blanche s'étend immense. En route! les horizons t'appellent. Laisse derrière toi le vieux monde et ses idoles, et marche de l'avant sans te retourner pour écouter les voix attardées du passé!»

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Au nom de ces jeunes gens et de leurs frères sacrifiés dans tous les pays du monde qui s'entretuent, je jette ces cris de douleur à la face des sacrificateurs. Qu'ils la soufflettent de leur sang!

(Revue Mensuelle, Genève, Mai 1917.)

XVII
Ave, Cæsar... ceux qui veulent vivre te saluent

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Dans un article précédent, nous avons signalé les écrits de quelques soldats français. Après le Feu de Henri Barbusse, l'Holocauste de Paul Husson et les poignantes méditations de André Delemer, directeur de la revue: Vivre, ont fait entendre leur accent douloureux et profond d'humanité. Aux honteuses idéalisations de la guerre, fabriquées loin du front,—cette grossière imagerie d'Epinal, criarde et menteuse,—ils opposent le visage sévère de la réalité, le martyre d'une jeunesse condamnée à s'entr'égorger pour satisfaire à la frénésie de ses criminels aînés.

Je veux aujourd'hui faire retentir une autre de ces voix,—plus âpre, plus virile, plus vengeresse que la stoïque amertume de Husson et que la tendresse désespérée de Delemer. C'est celle de notre ami Maurice Wullens, directeur de la «Revue littéraire des Primaires»: les Humbles.

Il est un grand blessé et vient de recevoir la croix de guerre, avec la citation: