Le dernier cahier paru de la revue les Humbles, fait de salutaire besogne. Wullens commence par y rendre justice aux rares écrivains français qui se soient montrés, depuis trois ans, libres et humains: à Henri Guilbeaux et à sa revue «Demain»;[37] à l'auteur de Vous êtes des hommes et du Poème contre le grand crime, P.-J. Jouve, dont l'âme pathétique vibre et frémit, comme un arbre, au vent de toutes les douleurs et de toutes les colères humaines;—à Marcel Martinet, un des plus grands lyriques que la guerre (que l'horreur de la guerre) ait produits, le poète des Temps maudits, qui resteront l'immortel témoignage de la souffrance et de la révolte d'une âme libre;—au touchant Delemer;—et à quelques jeunes revues. Après quoi, il déblaie le terrain de ce qu'il appelle «la fausse avant-garde littéraire», et dit durement leur fait aux écrivains chauvins. Ce rude poilu des lettres les charge à coups de boutoir:

«...J'en viens, moi, de cette guerre que vous chantez, vous... Je possède ma citation à l'ordre du jour, ma croix de guerre: je ne la porte jamais. J'ai passé sept mois en captivité, avant d'être rapatrié comme grand blessé. Je pourrais vous inonder de récits guerriers. Je ne veux point le faire. Pourtant, j'écris un livre sur la guerre. Et j'y condense tout ce que mon cœur a ressenti, tout ce qu'un homme a souffert durant ces mois d'indicible horreur, toute la joie aussi qu'il a éprouvée quand il s'est aperçu, à de rares éclaircies lumineuses, que toute humanité n'est pas morte, que la Bonté existe encore, trans et cis-rhénane, mondiale. Vous chantez, M. B. «la guerre par laquelle il est beau et doux de mourir pour la patrie!» Tous ceux que la mort menaça vous diront que si elle peut être nécessaire, elle ne fut jamais ni belle ni douce.—Vous célébrez «cette loque sublime aux trois couleurs: le bleu, la blouse de nos ouvriers; le blanc, la cornette de nos admirables religieuses...» Me permettrez-vous de ne point continuer jusqu'au rouge, car je l'évoque bien tout seul: rouge sang de mes blessures coulant et se figeant sur la boue glacée de l'Argonne, en cette horrifique matinée de décembre 1914, boue rouge des charniers pestilentiels; tempes fracassées des camarades morts, moignons sanglants que cache de sa mousse, pourriture vivante, semble-t-il, l'eau oxygénée, visions rouges entrevues partout durant ces jours de terrifiante et morne vie, vous accourez tumultueuses et atroces. Et comme le poète, je dirais volontiers:

«A peu s'en faut que le cœur ne me fende!...»

Et pour conclure sa philippique, il cède la parole à un autre soldat, écrivain comme lui, G. Thuriot-Franchi,—qui, dans le même style de combat, sans fard, sans réticence, renfonce leurs rodomontades dans le bec des matamores de l'écritoire:[38]

«Trop jeunes ou trop vieux, des poètes en pyjama, jaloux sans doute des stratèges en pantoufles, croient devoir prodiguer le chant patriotique. Les cuivres de la rhétorique tempêtent; l'invective est devenue l'argument préféré; mille bas-bleus, abusivement de la Croix-Rouge, se découvrent à la promenade où l'on papote, des sentiments spartiates, des élans d'amazones: d'où pléthore de sonnets, odes, stances, etc., où, pour parler le charabia du critique mondain, «la plus rare sensibilité se marie heureusement au sentiment patriotique le plus pur.»—Mais f...ez-nous la paix, bon Dieu! Vous ne voyez rien, taisez-vous!»

Tel est l'ordre de silence, qu'intime avec verdeur un soldat du front aux faux guerriers de l'arrière. S'ils aiment le style «poilu», ils sont servis à souhait. Ceux qui viennent de voir la mort en face ont bien gagné le droit de dire la vérité en face aux «amateurs» de la mort... des autres.

(Revue Mensuelle, Genève, octobre 1917.)

XVIII
L'HOMME DE DOULEUR

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