Menschen im Krieg[39]
par Andreas LATZKO

L'art est ensanglanté. Sang français, sang allemand, c'est toujours l'Homme de douleur. Hier, nous entendions la grande et morne plainte qui s'exhale du Feu de Barbusse. Aujourd'hui, ce sont les accents plus déchirants encore de Menschen im Krieg (Hommes dans la guerre). Bien qu'ils viennent de l'autre camp, je gage que la plupart de nos lecteurs belliqueux de France et de Navarre détaleront devant eux, en se bouchant les oreilles. Cela risquerait de troubler leur insensibilité.

Le Feu est plus supportable pour ces guerriers en chambre. Il y règne un parti-pris d'impersonnalité apparente. Malgré le nombre et la précision des figures, aucune ne domine; aucun héros de roman: on se sent donc moins lié aux peines, partout diffuses; et celles-ci, comme leurs causes, ont un caractère élémentaire. L'énormité du Destin qui écrase diminue l'amertume de ceux qui sont écrasés. Cette fresque de la guerre semble la vision d'un Déluge universel. La multitude humaine maudit le fléau, mais l'accepte. Dans le livre de Barbusse gronde une menace pour l'avenir: aucune pour le présent. Le règlement de comptes est remis au lendemain de la paix.

Dans Menschen im Krieg, les assises sont ouvertes, l'humanité est à la barre et dépose contre les bourreaux. L'humanité? Non pas. Quelques hommes, quelques victimes de choix, dont la souffrance nous parle plus directement que celle d'une foule, car elle est individuelle; nous suivons ses ravages dans le corps et le cœur déchirés, nous l'épousons; elle est nôtre. Et le témoin qui parle ne s'efforce pas à l'objectivité. C'est le plaignant passionné, qui, tout pantelant des tortures auxquelles il vient d'échapper, nous crie: «Vengeance!» Celui qui écrivit ce livre sort à peine de l'enfer; il halète; ses visions le poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur. Andreas Latzko[40] restera, dans l'avenir, au premier rang des témoins, qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l'Homme, en l'an de disgrâce 1914.

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L'œuvre se présente sous la forme de six nouvelles détachées, que relie seulement un sentiment commun de souffrance et de révolte. Ces six épisodes de guerre sont disposés selon un ordre de succession tout extérieure. Le premier est un «Départ». Le dernier, un «Retour». Dans l'intervalle se classent un «Baptême du Feu», une vision de blessés, une «Mort de Héros». Au centre, culmine le maître de la fête, l'auteur responsable et adulé, le généralissime vainqueur. Dans les trois dernières nouvelles, la douleur physique étale son visage hideux de Méduse mutilée. Les deux premières sont consacrées à la douleur morale. L'homme qui est au milieu—Le Vainqueur—ne voit ni l'une ni l'autre: sa gloire s'assied dessus; il trouve la vie bonne et la guerre meilleure. Du commencement à la fin du livre, la révolte gronde. Elle éclate, à la dernière page, par un meurtre: un soldat qui revient du front tue un profiteur de la guerre.

Je donne l'analyse des six nouvelles.

Le Départ (Der Abmarsch) a pour scène le jardin d'hôpital d'une paisible petite ville de province autrichienne à 50 kilomètres du front. Un soir de fin d'automne. La retraite vient de sonner. Tout est calme. Au loin, grondent les canons, comme des dogues monstrueux enchaînés, au fond de la terre. De jeunes officiers blessés jouissent de la quiétude de la soirée. Trois d'entre eux causent gaiement avec deux dames. Le quatrième, lieutenant du landsturm, dans le civil compositeur de musique, est prostré, à l'écart. Il a un grave ébranlement nerveux, et rien ne peut le tirer de son accablement, même pas l'arrivée de sa jeune et jolie femme; quand elle lui parle, il se recroqueville; et il s'écarte quand elle veut le toucher. La pauvre petite souffre et ne comprend pas son hostilité. L'autre femme fait tous les frais de la conversation. C'est une Frau Major, qui passe ses journées à l'hôpital et qui y a contracté «un étrange sang-froid babillard». Elle est blasée d'horreur; son éternelle curiosité a quelque chose d'un peu cruel et parfois d'hystérique. Les hommes discutent entre eux: «qu'est-ce qui est le plus beau, à la guerre?» Pour l'un, c'est de se retrouver, comme ce soir, dans la compagnie des femmes.

«—...Rester cinq mois à ne voir que des hommes, et puis entendre une chère voix de femme!... Voilà le plus beau! Ça vaut déjà la peine d'aller en guerre...»

Un autre réplique que le plus beau, c'est de prendre un bain, d'avoir un pansement frais, un lit blanc, et de savoir qu'on pourra se reposer quelques semaines. Le troisième dit: