«—Le plus beau, c'est le silence. Quand on a été là-haut, dans les montagnes, où chaque coup est répercuté cinq fois, et qu'ensuite tout se tait, aucun hurlement, aucun tonnerre, rien qu'un splendide silence, qu'on peut écouter comme un morceau de musique... Les premières nuits, j'ai veillé, assis sur mon lit, les oreilles tendues pour happer ce silence, comme pour une mélodie lointaine qu'on veut attraper. Je crois que j'en aurais hurlé, si beau c'était d'entendre qu'on n'entend plus rien!...»

Les trois jeunes gens plaisantent, et ils rient de bonheur. Chacun est enivré de la paix de cette ville endormie et du jardin d'automne. Chacun ne veut rien en perdre, sans penser à ce qui suivra, «les yeux fermés, comme un enfant qui doit aller ensuite dans la chambre noire».

Mais voici que la Frau Major demande, (et son souffle devient plus précipité):

«—Et maintenant, qu'est-ce qui est le plus affreux, à la guerre?»

Les jeunes gens font la grimace. «Cette question ne rentrait pas dans leur programme...» A ce moment, une voix suraigüe crie dans l'ombre:

«—Affreux? Il n'y a d'affreux que le départ... On s'en va... Et qu'on soit laissé, c'est affreux!»

Silence glacial. La Frau Major décampe, par peur d'entendre la suite; et, sous le prétexte qu'il faut rentrer en ville et que c'est l'heure du dernier tramway, elle entraîne la pauvre petite femme angoissée, que le mot de son mari pénètre comme un obscur reproche. Les officiers restent seuls; l'un d'eux, pour changer le cours des idées du malade, lui fait compliment de sa femme, en termes familiers. L'autre se dresse:

«—Une rude femme? oui, oui, une crâne femme! Elle n'a pas versé une larme, quand elle m'a mis en wagon. Toutes étaient ainsi. Aussi la femme du pauvre Dill. Très crâne! Elle lui a jeté des roses dans le train, et elle était sa femme depuis deux mois... Des roses, hé hé! Et au revoir!... Tant elles étaient patriotes, toutes!...

Et il raconte ce qui est arrivé au pauvre Dill. Dill montrait à ses camarades la nouvelle photographie qu'il avait reçue de sa femme, quand une explosion lui envoya à la tête une botte avec la jambe coupée d'un soldat du train. Il reçut l'énorme éperon dans le crâne; il fallut se mettre à quatre pour l'arracher. Jusqu'à ce qu'un morceau du cerveau vînt avec. «Comme un polype gris»... Un des officiers, que ce récit horrifie, court chercher le médecin. Celui-ci veut faire rentrer le malade:

«—Allons, Herr Leutnant, il faut aller au lit, maintenant.»