C'est la grande place de Jérusalem, comme au second tableau, mais après la destruction. Clair-obscur d'une nuit de lune à demi-voilée. Dans l'ombre, on voit des chariots, des mulets, des groupes prêts à partir. Des voix s'appellent et se comptent. Le peuple est confus et sans guide. Le malheureux Zedekia, aveugle, maudit de tous, est laissé à l'écart. On entend venir des chants. C'est le cortège de Jérémie. Le prophète parle au peuple incrédule et hostile; il le console, il lui révèle sa mission divine: son héritage est la douleur; il est le peuple de souffrance (Leidensvolk), mais le peuple de Dieu (Gottesvolk). Heureux les vaincus, heureux ceux qui ont tout perdu, pour trouver Dieu! Gloire à l'épreuve!—Du sein du peuple exalté, s'élèvent des chœurs, célébrant les épreuves anciennes: Mizraïm, Moïse... Ils se divisent en des groupes de voix: graves, claires, jubilantes. Toute l'épopée d'Israël défile dans ces chants, que Jérémie dirige comme un attelage. Le peuple, peu à peu enivré, veut souffrir, partir pour l'exil, et demande à Jérémie de le conduire. Jérémie se prosterne devant le misérable Zedekia, repoussé par la foule. Zedekia croit qu'il le tourne en dérision.
—«Tu es devenu le roi de la souffrance, et jamais tu n'as été plus royal, dit Jérémie... Oint de l'épreuve, conduis-nous! Toi qui ne vois plus que Dieu, toi qui ne vois plus la terre, guide ton peuple!»
Et s'adressant au peuple, il lui montre le guide envoyé par Dieu, le «couronné de douleur» (Schmerzengekrônte). Le peuple s'incline devant le roi abattu.
Le jour paraît. La trompette sonne. Jérémie, du haut des marches du Temple, appelle Israël au départ... Qu'ils remplissent leurs yeux de la patrie, pour la dernière fois! «Buvez les murs, buvez les tours, buvez Jérusalem!»—Ils se prosternent et baisent la terre, dont ils prennent une poignée. Puis, s'adressant au «peuple errant» (Wandervolk), Jérémie lui dit de se relever, de laisser les morts qui ont la paix, et de ne plus regarder derrière lui, mais devant, au loin, les chemins du monde. Ils sont à lui. Un dialogue passionné s'entrecroise entre le prophète et son peuple:—«Reverront-ils Jérusalem?»—«Qui croit, il voit toujours Jérusalem.»—«Qui la rebâtira?»—«L'ardeur du désir, la nuit de la prison, et la souffrance qui instruit.»—«Et sera-t-elle durable?»—«Oui, les pierres tombent, mais ce que l'âme bâtit dans la souffrance dure l'éternité».
La trompette sonne, pour la seconde fois. Le peuple maintenant brûle de partir. Le cortège immense s'organise, en silence. En tête, le roi, porté dans une litière. Puis, les tribus. Elles chantent en marchant, avec la joie sérieuse du sacrifice. Ni hâte ni lenteur. Un infini qui marche. Les Chaldéens les regardent passer avec étonnement. L'étrange peuple, que nul ne comprend, dans ses abattements ni dans ses espoirs!
Chœur des Juifs: «Nous cheminons à travers les peuples, nous cheminons à travers les temps, par les routes infinies de la souffrance. Eternellement. Nous sommes éternellement vaincus... Mais les villes tombent, les peuples disparaissent, les oppresseurs s'écroulent dans la honte. Nous cheminons, par les éternités, vers la patrie, vers Dieu...».
Les Chaldéens: «Leur Dieu? Ne l'avons-nous pas vaincu?..... On ne peut pas vaincre l'invisible. On peut tuer les hommes, mais non le Dieu qui vit en eux. On peut faire violence à un peuple, jamais à son esprit».
La trompette sonne, pour la troisième fois. Le soleil éclatant illumine le défilé du peuple de Dieu, qui commence «sa marche à travers les siècles».
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C'est ainsi qu'un artiste au grand cœur donne l'exemple de la liberté suprême de l'esprit. D'autres attaquent de front les folies et les crimes d'aujourd'hui; aux prises avec la Force qui les meurtrit, leur âpre parole de révolte s'ensanglante aux obstacles et cherche à les briser. Ici, l'âme pacifiée voit passer devant elle le flot tragique du présent; et elle ne s'en irrite, ni ne s'en tourmente plus, car elle domine le cours entier du fleuve; elle s'assimile ses forces séculaires et le calme destin qui l'achemine à l'éternel.