20 novembre 1917.
(Ecrit pour la revue: Cœnobium, de Lugano, dirigée par Enrico Bignami).
XX
Un Grand Européen: G.-F. Nicolaï[48]
I
La guerre a fait plier les genoux à l'art et à la science. L'un s'est fait son flagorneur, et l'autre sa servante. Bien peu d'esprits ont résisté. Dans l'art, quelques œuvres seulement, de sombres œuvres françaises, ont fleuri du sol sanglant. Dans la science, l'œuvre la plus haute qui ait émergé de ces trois criminelles années est celle d'un vaste et libre esprit allemand, G.-F. Nicolaï. Je vais tâcher d'en donner un aperçu.
Elle est comme le symbole de l'invincible Liberté, que toutes les tyrannies de cet âge de violence veulent en vain bâillonner: car elle a été écrite dans une prison, mais les murailles n'ont pu être assez épaisses pour empêcher de passer cette voix qui juge les oppresseurs, et qui leur survivra.
Le docteur Nicolaï, professeur de physiologie à l'Université de Berlin et médecin de la maison impériale, se trouvait, quand la guerre éclata, en plein foyer de la folie qui s'empara de l'élite de son peuple. Il n'y céda point. Il osa plus: il y tint tête. Au manifeste des 93 intellectuels, paru au commencement d'octobre 1914, il opposa, dès le milieu d'octobre, un contre-manifeste, un Appel aux Européens, que contresignèrent deux autres célèbres professeurs de l'Université de Berlin, le génial physicien Albert Einstein et le président du Bureau international des poids et mesures, Wilhelm Fœrster (le père du prof. Fr. W. Fœrster). N'ayant pu faire paraître cet appel, faute de réunir les adhésions espérées, Nicolaï le reprit, pour son compte personnel, en une série de cours qu'il voulut faire sur la guerre, dans le semestre d'été 1915. Il risquait ainsi, en claire conscience réfléchie, sa position sociale, ses honneurs, ses dignités académiques, son bien-être, ses amitiés, pour accomplir son devoir de penseur véridique. Il fut arrêté, emprisonné à la forteresse de Graudenz; et c'est là qu'il rédigea, sans aides, presque sans livres, La Biologie de la Guerre, l'œuvre admirable, dont le manuscrit réussit à passer en Suisse, où l'éditeur Orell-Füssli, de Zurich, vient d'en publier la première édition allemande. Les circonstances où cet ouvrage a pris naissance ont un caractère mystérieux et héroïque, qui rappelle les temps où l'Inquisition de l'Eglise romaine opprimait la pensée de Galilée. L'Inquisition des Etats d'Europe et d'Amérique n'est pas moins écrasante, dans le monde d'aujourd'hui; mais plus ferme que Galilée, Nicolaï n'a rien rétracté. Le mois dernier[49], les journaux de Suisse allemande annonçaient sa condamnation nouvelle par le tribunal militaire de Dantzig à cinq mois de prison. Ridicule faiblesse de la force, dont les arrêts injustes fondent le piédestal de la statue de l'homme qu'elle veut frapper.!
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Le premier caractère par où cette œuvre et cet homme s'imposent, c'est leur universalité. «L'auteur, nous dit la préface de l'éditeur, est un savant renommé en médecine et particulièrement pour la thérapeutique du cœur,—un penseur d'une ampleur de culture presque fabuleuse, très au courant du néo-kantianisme, aussi bien à son aise dans le domaine de la littérature que des problèmes sociaux,—un voyageur que ses recherches ont conduit jusqu'en Chine, en Malaisie, en Laponie». Rien d'humain ne lui est étranger. Les chapitres d'histoire générale, d'histoire religieuse, de critique philosophique, se lient étroitement, dans son livre, à ceux d'ethnologie et de biologie. Qu'il y a loin de cette pensée encyclopédique, qui rappelle notre XVIIIe siècle français, au type caricatural et trop souvent exact du savant allemand, cantonné dans sa spécialité!
Ce vaste savoir est vivifié par une personnalité brillante et savoureuse, qui déborde de passion et d'humour. Il ne la cache point sous le masque d'une fausse objectivité. Dès son Introduction, il arrache ce masque dont se couvre la pensée de notre époque sans franchise. Il traite avec dédain «l'éternel Einerseits-Andererseits», comme il dit, («D'une part, d'autre part»), ce compromis perpétuel qui, sous le prétexte hypocrite de «justice», marie les contradictoires, la carpe et le lapin, «la guerre et l'humanité, la beauté et la mode, l'universalisme (Weltbürgertum) et le nationalisme». Seules, les méthodes doivent être objectives; mais les conclusions gardent toujours quelque chose de subjectif; et il est bien qu'il en soit ainsi. «Aussi longtemps que nous ne renoncerons pas au droit d'être une personnalité, nous devons user de ce droit et juger les actions humaines, du point de vue de notre personnalité. La guerre est une action humaine: comme telle, elle réclame un jugement catégorique; tout compromis serait un manque de clarté, presque un manque d'honnêteté. On doit éclairer la guerre comme tout autre sujet, de tous les côtés, avant de la juger; mais seuls, des cerveaux médiocres pourraient avoir l'idée de la juger de tous les côtés à la fois, ou même de deux côtés opposés».