Telle est la sorte d'objectivité qu'il faut attendre de ce livre: non l'objectivité molle, flasque, indifférente, contradictoire, du savant dilettante, du grand Eunuque,—mais l'objectivité fougueuse, qui convient à cette époque de combats, celle qui s'efforce de tout voir et de tout connaître, loyalement, mais qui organise ensuite les matériaux de ses recherches d'après une hypothèse, une intuition passionnée.
Un tel système vaut ce que vaut l'intuition,—c'est-à-dire l'homme. Car, chez un grand savant, l'hypothèse, c'est l'homme: l'essence de son énergie, de son observation, de sa pensée, de sa force d'imagination et de ses passions même s'y concentrent. Elle est, chez Nicolaï, puissante et hasardeuse. L'idée centrale de son livre pourrait se résumer ainsi.
«Il existe un genus humanum, et il n'en existe qu'un. Cette espèce humaine,—l'humanité entière,—est un seul organisme, et possède une conscience commune».
Qui dit organisme vivant dit transformation et mouvement incessant. Ce perpetuum mobile donne sa couleur spéciale aux «Betrachtungen» (méditations) de Nicolaï. Nous autres, partisans ou adversaires de la guerre, nous la jugeons presque tous in abstracto. Nous jugeons l'immobile et l'absolu. On dirait que dès qu'un penseur s'attache à un sujet pour l'étudier, il commence par le tuer. Pour un grand biologiste, tout est en mouvement, et le mouvement est la matière même de son étude. La question sociale ou morale n'est plus de savoir si la guerre est bonne ou mauvaise, dans l'éternel, mais si elle l'est pour nous, dans le moment où nous sommes. Or, pour Nicolaï, elle est une étape de l'évolution humaine, depuis longtemps dépassée. Et nous voyons, dans son livre, couler cette évolution des instincts et des idées, comme un flot irrésistible, qui ne revient jamais en arrière.
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L'ouvrage est partagé en deux grandes divisions, d'inégale étendue. La première, qui tient plus des trois quarts du livre, s'attaque aux maîtres de l'heure, à la guerre, à la patrie, à la race, aux sophismes régnants. Elle a pour titre: «De l'évolution de la guerre» (Von der Entwicklung des Krieges). La seconde est, après la critique du présent, la construction de l'avenir; elle se nomme: «La guerre vaincue» (ou «dépassée»: Von der Ueberwindung des Krieges), et elle esquisse le tableau de la société nouvelle, de sa morale et de sa foi. Dans l'abondance des documents et des idées, il est difficile de choisir. En dehors de l'extrême richesse de ses éléments, le livre peut être envisagé de deux points de vue: du point de vue spécialement allemand, et du point de vue universellement humain. Avec probité, Nicolaï établit, dès le début, que bien que tous les peuples aient, d'après sa conviction, leur part dans la faute actuelle, il n'entend s'occuper que de celle de l'Allemagne; c'est aux penseurs des autres pays de faire, comme lui, maison nette, chacun chez soi. «Il ne s'agit pas, dit-il, de savoir si on a péché extra muros, mais d'empêcher qu'on ne pèche intra muros». S'il prend surtout ses exemples en Allemagne, ce n'est pas qu'ils manquent ailleurs, c'est qu'il écrit avant tout pour les Allemands. Toute une partie de sa critique historique et philosophique a pour objet l'Allemagne ancienne et moderne. Elle mériterait une analyse spéciale; et nul n'aura le droit désormais de parler de l'esprit allemand, sans avoir lu les chapitres pénétrants où Nicolaï, cherchant à définir l'individualité des peuples, analyse les caractéristiques de la Kultur allemande, ses vertus et ses vices, sa faculté excessive d'adaptation, la lutte que le vieil idéalisme germanique a eu à soutenir contre le militarisme, et comment il a sombré dans le combat. Le rôle fâcheux de Kant (pour qui Nicolaï professe pourtant une admiration profonde) est souligné par lui dans cette crise de l'âme d'un peuple. Ou plutôt, le dualisme des Raisons de Kant: Raison pure et Raison pratique, que, malgré ses efforts à la fin de sa vie, il n'a jamais réussi à relier d'une manière satisfaisante,—est un symbole génial du dualisme contradictoire dont l'Allemagne moderne s'est trop bien accommodée, gardant toute liberté dans le monde de sa pensée, et la foulant aux pieds, ou, sans regrets, s'en passant, dans celui de l'action (chap. X, p. 284 et s., p. 309 et s.).
Ces analyses de l'âme germanique ont un haut intérêt pour le psychologue, pour l'historien et pour l'homme politique. Mais forcé de me restreindre, je fais choix dans le livre de ce qui s'adresse à tous, de ce qui nous touche tous, de ce qui est vraiment universel,—le problème général de la guerre et de la paix dans l'évolution humaine. Je me résoudrai même à d'autres sacrifices: laissant de côté les chapitres historiques et littéraires qui traitent de ce sujet[50], je me bornerai aux études biologiques: c'est là que s'affirme, de la façon la plus originale, la personnalité de l'auteur.
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Aux prises avec l'hydre de la guerre, Nicolaï attaque le mal aux racines. Il débute par une vigoureuse analyse de l'Instinct en général. Car il se garde bien de nier le caractère inné de la guerre.
La guerre, dit-il, est un instinct qui vient du plus profond de l'humanité et qui parle même chez ceux qui le condamnent. C'est une ivresse qui couve en temps de paix et qu'on entretient avec soin; quand elle éclate, elle possède également tous les peuples. Mais de ce qu'elle est un instinct, il ne s'en suit pas que cet instinct soit sacré. Rousseau a popularisé l'idée fausse que l'instinct est toujours bon et sûr. Il n'en est rien. L'instinct peut se tromper. Quand il se trompe, la race meurt; et il est compréhensible que, par suite, chez les races survivantes, l'instinct soit viable. Et pourtant un animal doté d'instincts justes peut, sorti de son milieu primitif, être trompé par eux. Telle la mouche qui va se brûler à la flamme de la lampe: l'instinct était juste, au temps où le soleil était la seule lumière; mais il n'a pas évolué, depuis l'invention des lampes. Admettons que tout instinct ait été utile, à l'époque où il s'est formé: ainsi, de l'instinct guerrier, peut-être; cela ne veut pas dire qu'il le soit encore à présent. Les instincts sont extrêmement conservateurs et survivent aux circonstances qui les ont motivés. Exemple: les loups qui cachent leurs excréments pour dissimuler leurs traces; et les chiens domestiques qui grattent stupidement l'asphalte des trottoirs. Ici, l'instinct est devenu absurde et sans but.