L'homme a conservé beaucoup de ses instincts rudimentaires et désuets. Pourtant, il a les moyens de les modifier; mais la tâche est, pour lui, plus complexe que pour les autres êtres; il se distingue des animaux en ce qu'il a la faculté de transformer son milieu, à un degré infiniment supérieur; et, par suite, il lui faut y adapter ses instincts. Ils sont tenaces, et la lutte est dure: elle n'en est que plus nécessaire. Des races animales ont été anéanties, parce qu'elles n'ont pu changer assez vite leurs instincts, tandis que les milieux changeaient. «L'homme se laissera-t-il anéantir, parce qu'il ne veut pas changer les siens? Car il le peut, ou il le pourrait. L'homme seul peut choisir et par suite se tromper; mais cette malédiction de l'erreur est la conséquence nécessaire de la liberté et donne naissance au pouvoir béni qui lui est accordé d'apprendre et de se modifier». Mais l'homme n'use guère de ce pouvoir. Il est encore encombré d'instincts archaïques; il s'y complaît; il surestime ce qui est ancien, justement parce qu'il y reconnaît des instincts héréditaires et obscurs. Mauvaise recommandation!

Dans le royaume des borgnes, l'aveugle ne doit pas être roi. Le fait que nous avons toujours des instincts guerriers ne signifie pas que nous devions leur laisser la bride sur le cou; il serait temps de les refréner, aujourd'hui que nous sentons les avantages de l'organisation mondiale. Et Nicolaï, quand il voit ses contemporains se livrer à leur enthousiasme pour la guerre, pense aux chiens ridicules qui persistent à égratigner l'asphalte, après avoir pissé.

Qu'est-ce au juste que les instincts belliqueux? Sont-ils des attributs essentiels de l'espèce humaine? Nullement, d'après Nicolaï; ils en sont bien plutôt une déviation: car l'homme est, à son origine, un animal pacifique et social. Cela résulte de son anatomie. Il est un des êtres les plus démunis d'armes: sans griffes, ni cornes, ni sabots, ni cuirasse. Ses ancêtres, les singes, n'avaient d'autres ressources que de chercher un refuge dans les branches d'arbres. Quand l'homme descendit à terre et se mit à marcher, sa main devint libre. Cette main à cinq doigts, qui chez les autres animaux est devenu le plus souvent une arme (griffe ou sabot), est restée chez les seuls singes un organe préhensif. Essentiellement pacifique, mal faite pour frapper ou pour déchirer, sa fonction naturelle était de saisir et de prendre[51]. «Restée libre dans sa marche, elle empoigna l'instrument, l'outil; ainsi elle devint le moyen et le symbole de toute la grandeur future de l'humanité».—Mais elle n'eût pas suffi à défendre l'homme. Si l'homme avait été un animal solitaire, il eût été anéanti par ses ennemis plus forts et mieux armés. Sa force fut qu'il était un être social. L'état social a devancé de beaucoup chez nous l'état familial: ce n'est pas l'homme qui s'est créé volontairement une communauté—d'abord une famille, puis une race, un Etat;—c'est la communauté primitive qui a rendu possible la formation de l'homme individuel[52]. L'homme est, de nature, comme disait Aristote, un animal sociable. Et le rapprochement entre hommes est plus ancien et plus originel que le combat.

Voyez d'ailleurs les animaux. La guerre est très rare entre bêtes d'une même espèce. Les espèces où elle existe (comme les cerfs, les fourmis, les abeilles, et quelques oiseaux), sont toutes arrivées à un degré de développement où les bêtes attachent à quelque objet (une proie ou une femelle) un droit de possession. La possession et la guerre vont ensemble. La guerre n'est qu'une des innombrables conséquences qu'a entraînées avec elle, à un certain stade de l'évolution, l'établissement de la propriété. Quel que soit le but avoué de la guerre, il s'agit toujours de dépouiller l'homme de son travail ou du fruit de son travail. Toute guerre qui n'est pas totalement inutile a pour conséquence nécessaire l'esclavage d'une partie de l'humanité. Seuls, les noms changent, pudiquement. N'en soyons pas dupes! Une contribution de guerre n'est autre chose qu'une part du travail de l'ennemi vaincu. La guerre moderne prétend hypocritement protéger la propriété individuelle; mais en atteignant l'ensemble du peuple vaincu, on porte indirectement atteinte aux droits de chaque individu. Ainsi, du reste. Il faut être franc et, quand on défend la guerre, oser reconnaître et proclamer qu'on défend l'esclavage.

Au reste, il n'est pas à nier que l'une et l'autre n'aient été non seulement utiles, mais nécessaires, pour une période de l'évolution humaine. L'homme primitif, comme la bête, est absorbé par le souci de la nourriture. Quand les besoins spirituels se sont faits exigeants, il a fallu que la grande masse travaillât au delà du nécessaire, afin qu'un petit nombre pussent vivre dans l'oisiveté studieuse. L'admirable civilisation antique eût été inexplicable sans l'esclavage. Mais à présent, l'organisation du monde a rendu superflu l'esclavage. L'ensemble d'une société nationale d'aujourd'hui renonce volontairement (et devra renoncer de plus en plus) à une partie de ses revenus, pour les employer à des œuvres sociales. Les machines fournissent dix fois autant de travail que la main d'homme; si on les utilisait intelligemment, le problème social serait fort allégé. Mais un sophisme de l'économie politique prétend que le bien-être national s'accroît avec la force de consommation. Le principe est faux; il conduit à inoculer aux peuples des besoins factices; mais il permet aux classes intéressées de maintenir l'esclavage, sous la forme de rapine et de guerre. La propriété a créé la guerre, et elle la maintient; elle n'est une source de vertus que pour les faibles, qui ont besoin de ce stimulant pour les exciter à l'effort. Dans tous les temps, le combat a eu pour objet la possession. Nicolaï ne croit pas qu'on se soit jamais battu matériellement pour une idée pure, dégagée de toute pensée de domination matérielle. On peut bien lutter pour l'idée pure de patrie, quand on cherche à exprimer le mieux possible le génie de son peuple; mais on ne peut rendre aucun service à cette idée, avec les canons: de tels arguments matériels n'ont de raison d'être que si l'idée pure s'apparente avec des convoitises impures de puissance et de possession. Ainsi, combat, propriété et esclavage sont intimement associés. Gœthe l'a dit:

Krieg, Handel und Piraterie
Dreieinig sind sie, nicht zu trennen.
(Second Faust, V).
(Guerre, trafic et piraterie sont trois en un, et on ne peut les séparer)

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Nicolaï soumet ensuite à la critique les notions pseudo-scientifiques, d'où les intellectuels modernes prétendent tirer les titres de légitimité de la guerre. Il fait surtout justice du faux darwinisme et du mésusage de l'idée de la Lutte pour la vie, qui, mal comprise et spécieusement interprétée, paraît sanctionner la guerre comme une sélection et, par suite, comme un droit naturel. Il y oppose la science vraie, la loi fondamentale de la croissance des êtres[53], et celle des limites naturelles à la croissance[54]. Ces limites obligent évidemment au combat les êtres et les espèces, puisqu'il n'y a sur terre d'énergie, c'est-à-dire de nourriture, que pour un nombre restreint d'organismes. Mais Nicolaï montre que la forme la plus pauvre, la plus stupide, on pourrait dire la plus ruineuse de ce combat, est la guerre entre les êtres. La science moderne, qui permet d'évaluer la quantité d'énergie solaire, dont le torrent baigne notre planète, nous apprend que tous les êtres vivants n'utilisent encore aujourd'hui qu'un vingt-millième de cette richesse disponible. Il est clair que, dans ces conditions, la guerre, c'est-à-dire le meurtre accompagné de vol de la portion d'énergie possédée par autrui, est un crime sans excuse. C'est, dit Nicolaï, comme si mille pains étaient étalés devant nous, et que nous allions tuer un pauvre mendiant, pour lui voler une croûte. L'humanité a devant elle un champ presque illimité, et le vrai combat qu'elle doit livrer est le combat avec la nature. Tout autre l'appauvrit et la ruine, en la détournant de l'effort principal. La méthode féconde repose sur la captation de sources toujours nouvelles d'énergie. Le point de départ a été, dans la préhistoire, la découverte du feu, jailli de la plante: cette découverte a marqué une nouvelle orientation pour l'homme et l'avènement de sa suprématie sur la nature. Ce nouveau principe a été exploité d'une façon si intensive, dans les cent dernières années, que l'évolution humaine en est entièrement transformée. Actuellement, tous les problèmes principaux sont à peu près résolus et n'attendent que la réalisation pratique. La thermoélectricité nous permet l'utilisation directe et rationnelle de l'énergie solaire. Les recherches des chimistes modernes conduisent aux possibilités de créer artificiellement les aliments... etc. Si l'humanité appliquait toute sa volonté de lutte à l'exploitation de toute l'énergie disponible dans la nature, non seulement elle pourrait vivre à l'aise, mais il y aurait place sur terre pour des milliards d'êtres humains de plus. Combien pauvre en présence de cet admirable combat avec les éléments paraît la guerre actuelle! Qu'a-t-elle à voir avec le vrai combat pour l'existence? C'est un produit de dégénérescence. La guerre est juste; mais non la guerre entre les hommes:—la guerre féconde pour la souveraineté des hommes sur les forces de la terre, cette jeune guerre dont nous avons à peine combattu la millionième partie; et notre temps est armé pour la mener d'une façon inouïe.

Nicolaï, opposant ce combat créateur au combat destructeur, les symbolise en deux types de savants allemands: d'un côté, le professeur Haber, qui a utilisé sa science à fabriquer les bombes asphyxiantes et pour qui l'avenir ne sera pas indulgent;—et le génial chimiste Emil Fischer, qui a réalisé la synthèse du sucre et qui réalisera peut-être celle du blanc d'œuf,—le fondateur ou l'avant-coureur de la nouvelle période de l'humanité. Celui-ci sera vénéré dans l'avenir comme un des grands vainqueurs dans le combat pour conquérir les sources de la vie. Il aura exercé en vérité «l'art divin», dont parlait Archimède.

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