Mais aux raisonnements de Nicolaï, prouvant que la guerre va à l'encontre du progrès humain, s'oppose un fait indiscutable, éclatant, qu'il s'agit d'expliquer: la présence actuelle de la guerre et son épanouissement monstrueux. Jamais elle n'a été plus forte, plus brutale, plus générale. Et jamais elle n'a été plus exaltée. Un intéressant chapitre montre que les apologistes de la guerre sont rares, dans le passé[55]: même chez les poètes d'épopées guerrières, qui chantent l'héroïsme, la guerre ne rencontre que des paroles de crainte et de réprobation. Le plaisir de la guerre (Krieglust), de la guerre en soi, est, en littérature, quelque chose de moderne. Il faut arriver jusqu'aux de Moltke, aux Steinmetz, aux Lasson, aux Bernhardi, et aux Roosevelt, pour entendre célébrer la guerre, avec des accents de jubilation quasi-religieuse. Et il faut aussi arriver jusqu'à la mêlée actuelle, pour voir les armées, qui dans l'antiquité grecque ne dépassaient pas 20.000 hommes, 100 à 200.000 dans l'antiquité romaine, 150.000 au XVIIIe siècle, 750.000 sous Napoléon, 2 millions et demi en 1870, atteindre dix millions dans chaque camp[56]. La crue est prodigieuse et prodigieusement récente. Même en admettant un choc prochain entre Européens et Mongols, cette progression ne peut matériellement continuer, au delà de deux générations: le nombre de la population du globe n'y suffirait pas.
Mais Nicolaï ne s'émeut pas de l'énormité du monstre qu'il combat. Bien plus! il y voit une raison de confiance en la victoire de sa propre cause. Car la biologie lui a révélé la mystérieuse loi de giganthanasie. Un des plus importants principes de la paléontologie établit que tous les animaux (à l'exception des insectes, qui justement pour cela sont, avec les brachiopodes, la race la plus ancienne de la terre), toutes les espèces au cours des siècles, ne cessent de croître, et qu'à l'instant où elles semblent les plus grandes et les plus fortes, elles disparaissent d'un coup. Dans la nature, ne meurt jamais que ce qui est grand. («In der Natur stirbt immer nur das Grosse»). Mais tout ce qui est grand doit mourir et mourra, parce que, conformément à la loi impérieuse de croissance, un jour vient où il dépasse les limites du possible qui lui était assigné. Il en est ainsi de la guerre, écrit Nicolaï: au-dessus des fronts illimités des armées gris ou bleu-horizon, plane le frisson annonciateur de la Götterdâmmerung, qui est proche. Tout ce qui était beau et caractéristique des anciennes guerres a disparu: la vie de camp, les uniformes variés, les combats singuliers, bref le spectacle. Le champ de bataille est presque devenu un accessoire. Autrefois, le problème était de chercher et de bien choisir le lieu de la bataille: c'était la guerre de position. Aujourd'hui, on s'installe n'importe où et partout. Le travail essentiel est ailleurs: finances, munitions, approvisionnements, voies ferrées, etc. Au général unique s'est substituée la machinerie impersonnelle du Generalstab. La vieille joyeuse guerre est morte.—Il est possible que la guerre croisse encore. Dans celle-ci, il y a encore des neutres; et on peut admettre, avec Freiligrath, qu'il se livrera une bataille du monde entier. Mais alors, ce sera définitif. La dernière guerre sera la plus vaste et la plus terrible, comme le dernier des grands Sauriens fut le plus gigantesque. Notre technique a fait croître la guerre jusqu'aux ultimes limites. Et puis elle croulera[57].
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Au fond, sous ses dehors terrifiants, le monstre de la guerre n'est pas sûr de sa force; il se sent menacé. A aucune époque, il n'a fait appel, comme aujourd'hui, à autant d'arguments mystico-scientifico-politico-meurtriers, pour justifier son existence. Il n'y songerait pas, s'il ne savait que ses jours sont comptés et que le doute s'est glissé jusqu'en les plus fidèles de ses servants. Mais Nicolaï le suit dans ses retranchements, et une partie de son livre est l'impitoyable satire de tous les sophismes dont notre niaiserie étaye pieusement l'instrument de supplice, au couperet suspendu sur nos têtes:—sophisme de la prétendue sélection par la guerre[58];—sophisme de la guerre défensive[59]; sophisme de l'humanisation de la guerre[60];—sophisme de la soi-disant solidarité créée par la guerre, de la fameuse «unité sacrée»[61];—sophisme de la patrie, restreinte à la conception étroite et factice d'Etat politique[62];—sophisme de la race...[63] etc.
On aimerait à citer quelques extraits de ces critiques ironiques et sévères,—particulièrement celle qui fustige le plus impertinent et le plus florissant des sophismes du jour, le sophisme de la race, pour lequel s'entretuent des milliers de pauvres nigauds de toutes les nations.
«Le problème des races est, dit Nicolaï, une des plus tristes pages de la science, car en aucune autre on n'a, avec un tel manque de scrupules, mis la science au service de prétentions politiques; on pourrait presque dire que les différentes théories de races n'ont pas d'autre but que d'élever ou de fonder ces prétentions, comme les livres de l'Anglo-Allemand Houston-Stewart Chamberlain en sont peut-être le plus abominable exemple. Cet auteur a essayé de réclamer pour la race germanique tous les hommes importants de l'histoire du monde, y compris le Christ et Dante. Cet essai démagogique n'a pas manqué d'être suivi, depuis la guerre, et M. Paul Souday (Le Temps, 7 août 1915) a tâché de montrer que tous les hommes marquants d'Allemagne étaient de race celtique...» A ces extravagances, Nicolaï répond, par des exemples précis:
1º qu'il n'est pas prouvé qu'une race pure soit meilleure qu'une race mêlée: (exemples tirés aussi bien des espèces animales que de l'histoire humaine);
2º qu'il est impossible de définir ce qu'est une race d'hommes, (car on ne possède pour cela aucun critérium sûr), et que toutes les classifications tentées, par l'histoire, par la linguistique, par l'anthropologie, s'accordent très mal entre elles, et ont presque totalement échoué;
3º qu'il n'y a pas de races pures en Europe, et que, moins qu'aucune autre nation, l'Allemagne aurait droit à prétendre à la pureté de race[64]. Si l'on voulait aujourd'hui chercher de purs Germains on n'en trouverait peut-être plus qu'en Suède, en Hollande et en Angleterre;
4º que si l'on entend par race quelque chose de fixe et de défini, à la façon zoologique, il n'y a même pas de race européenne.