Un patriotisme basé sur la race est impossible, et le plus souvent grotesque. Une communauté ethnologique n'existe dans aucune des nations d'aujourd'hui; leur cohésion ne leur est pas donnée comme un héritage qu'il leur est permis d'exploiter; il leur faut, chaque jour, acquérir à nouveau et fortifier sans relâche leur communauté de pensées, de sentiments, de volontés. Et cela est bon, ainsi; cela est juste. Comme l'a dit Renan, «l'existence d'une nation doit être un plébiscite de tous les jours».—En un mot, ce qui unit, ce n'est pas la force historique, c'est le désir d'être ensemble et le besoin mutuel qu'on a les uns des autres; ce ne sont pas les vœux que d'autres ont faits pour nous, c'est notre volonté libre, que guident notre raison et notre cœur.

En est-il ainsi, maintenant? Quelle place tient la volonté libre dans les patries d'aujourd'hui?—Le patriotisme a pris un caractère extraordinairement oppressif; à aucune autre époque, il n'a été aussi tyrannique et aussi exclusif; il dévore tout. La patrie l'emporte, à cette heure, sur la religion, l'art, la science, la pensée, la civilisation. Cette hypertrophie monstrueuse ne s'explique pas par les sources naturelles d'où jaillit l'instinct de patrie:—amour du sol natal, sens familial, besoin social de se grouper en grandes communautés. Ses effets colossaux dérivent d'un phénomène pathologique, la «suggestion de masse» (Massensuggestion). Nicolaï en fait une analyse serrée. Il est remarquable, dit-il, que si plusieurs animaux ou plusieurs hommes exécutent un acte en commun, le seul fait d'agir ensemble modifie l'action individuelle. Nous savons, d'une façon scientifiquement précise, que deux hommes peuvent porter beaucoup plus du double d'un seul. Et de même, une masse d'êtres réagit tout autrement que ces mêmes êtres isolés. Tout cavalier sait que son cheval accomplit, en colonne de cavalerie, de plus longues courses et est plus résistant. Forel observe qu'une fourmi qui se ferait tuer dix fois au milieu de ses compagnes, a peur et fuit devant une fourmi beaucoup plus faible, si elle est seule à vingt pas de sa fourmilière. Chez les hommes aussi, le sentiment de foule intensifie prodigieusement les réactions de chacun. L'écho des paroles d'un orateur peut décupler ou centupler sa propre émotion. Il communique d'abord à chaque auditeur une faible partie de ce qu'il ressent lui-même, soit 1 p. 100. Si l'assemblée se compose de 1000 individus, l'ensemble de la foule ressentira le décuple de l'orateur. Leurs impressions réagiront à leur tour sur l'orateur, qui sera entraîné par ses auditeurs. Et ainsi de suite.

Or, à notre époque, l'assemblée d'auditeurs a pris des proportions énormes, que cette guerre mondiale a rendues gigantesques. Les vastes Etats alliés sont devenus, grâce aux moyens puissants de communications rapides, par le télégraphe et la presse, comme un seul public de millions d'êtres. Qu'on imagine, dans cette masse vibrante et sonore, la répercussion du moindre cri, du moindre frémissement! Ils prennent l'aspect de convulsions cosmiques. La masse entière de l'humanité est secouée comme un tremblement de terre. Dans ces conditions, que deviendra un sentiment naturel et sain à l'origine, comme l'amour de la patrie?—En temps normal, dit Nicolaï, un honnête homme aime sa patrie, comme il doit aimer sa femme, tout en sachant qu'il y a peut-être d'autres femmes plus belles, plus intelligentes, ou meilleures. Mais la patrie d'à présent est une femme jalouse jusqu'à l'hystérie, qui déchire quiconque reconnaît les qualités d'une autre. En temps normal, le vrai patriote est (ou devrait être) l'homme qui aime dans sa patrie le bien et qui combat le mal. Mais qui agit ainsi, de notre temps, est traité en ennemi de la patrie. Le patriote, au sens où l'entendent nos contemporains, aime dans sa patrie le bien et le mal; il est prêt à faire le mal pour sa patrie; et dans le puissant courant de masse qui l'emporte, il le fait avec enivrement. Plus l'individu est faible, plus son patriotisme est exalté. Il est incapable de résister à la suggestion collective, il en éprouve même l'attrait passionné: car tout homme faible cherche un appui, il se croit plus fort s'il agit en communion avec d'autres. Or, tous ces faibles n'ont entre eux nul lien de culture intime, ils ont besoin, pour les unir, d'un lien extérieur: aucun n'est plus à leur portée que le nationalisme! «C'est, dit Nicolaï, un sentiment exaltant pour un imbécile, de pouvoir former une majorité avec une douzaine de millions de son espèce. Moins un peuple possède de caractères et d'individualités, plus violent est son patriotisme.»

Cette attraction de la masse, qui opère comme un aimant, est le côté positif du chauvinisme. Le côté négatif est la haine de l'étranger. Et le milieu d'élection, le bouillon de culture, c'est la guerre. La guerre jette sur le monde des montagnes de souffrances; elle l'écrase de privations matérielles et spirituelles. Pour que les peuples puissent les supporter, il faut surexalter le sentiment de masse, afin de soutenir les faibles, en les resserrant plus étroitement dans le troupeau. C'est ce que l'on produit artificiellement par la presse.—Le résultat est effarant. Le patriotisme concentre toute la force de l'âme humaine dans l'amour pour son peuple et la haine pour l'ennemi. La haine religion. La haine sans raison, sans bon sens, sans fondement. Il ne reste plus aucune place pour aucune autre faculté. L'intelligence, la morale ont totalement abdiqué. Nicolaï en cite, dans l'Allemagne de 1914-15, des exemples délirants. Chacun des autres peuples en aurait autant à lui offrir. Nulle résistance. Dans l'aberration collective, toutes les différences de classes, d'éducation, de valeur intellectuelle ou morale, s'aplanissent, s'égalisent. L'humanité entière, de la base à la cime, est livrée aux Furies. S'il se manifeste encore une étincelle de volonté libre, elle est foulée aux pieds, et l'indépendant isolé est déchiré, comme Penthée par les Bacchantes.

Mais cette frénésie n'intimide point le calme regard du penseur. Nicolaï voit dans ce paroxysme même la dernière flambée de la torche près de s'éteindre. De même que, dit-il, le sport hippique et nautique s'est développé, de nos jours, lorsque les chevaux et la navigation à voiles devenaient superflus, de même le patriotisme est devenu un fanatisme, au moment où il cesse d'être un facteur de culture. C'est le destin des Epigones. Aux temps lointains, il fut bon, il fut nécessaire que l'égoïsme individuel fût brisé par le groupement des hommes en tribus et en clans. Le patriotisme des villes fut justifié, quand il rompit l'égoïsme des chevaliers pillards. Le patriotisme d'Etat fut justifié, quand il embrassa en lui toutes les énergies d'une nation. Les combats nationaux, au XIXe siècle, ont eu leur prix. Mais aujourd'hui les Etats nationaux ont accompli leur tâche. De nouveaux travaux nous appellent: le patriotisme n'est plus un but pour l'humanité; il veut nous ramener en arrière. C'est là un effort vain: on n'arrête pas l'évolution, on se suicide en se jetant sous les roues du chariot de fer. Le sage ne s'émeut point de cette résistance frénétique des forces du passé: car il la sait désespérée. Il laisse les morts enterrer les morts, et, devançant le cours du temps, il vit déjà dans l'unité palpitante de l'humanité à venir. Parmi les épreuves et les calamités du présent, il réalise en lui la sereine harmonie de ce «grand corps» dont tous les hommes sont les membres, selon le mot profond de Sénèque: Membra sumus corporis magni.

Dans un prochain article, nous verrons comment Nicolaï décrit ce corpus magnum et la mens magna qui l'anime: le Weltorganismus—l'organisme de l'univers humain, qui s'annonce.

1er octobre 1917.
(Revue: Demain, Genève, octobre 1917.)

II

Dans un précédent article, nous avons vu avec quelle énergie G.-F. Nicolaï condamnait le non-sens de la guerre et des sophismes qui lui servent d'étais.—Cependant, la sinistre folie a triomphé. Ce fut, en 1914, la faillite de la raison. Et, d'une nation à l'autre, elle s'est étendue, depuis, à tous les peuples de la terre. Il ne manquait pourtant pas de morales et de religions constituées, qui auraient dû opposer leur barrière à cette contagion de meurtre et d'imbécillité. Mais toutes les morales, toutes les religions existantes se sont révélées tristement, totalement insuffisantes. Nous l'avons constaté pour le christianisme, et Nicolaï montre, après Tolstoï, que le bouddhisme n'a pas mieux résisté.