Pour le christianisme, son abdication ne date pas d'hier. Depuis la grande compromission des temps de Constantin, au quatrième siècle, qui fit de l'Eglise du Christ une Eglise d'Etat, la pensée essentielle du Christ a été trahie par ses représentants officiels et livrée à César. Ce n'est que chez les libres personnalités religieuses, dont la plupart furent taxées d'hérésie, qu'elle se conserva (relativement) jusqu'à nous. Mais ses derniers défenseurs viennent de la renier. Les sectes chrétiennes qui toujours refusèrent le service militaire, comme les Mennonites en Allemagne, les Doukhobors en Russie, les Pauliciens, les Nazarénens, etc., participent à la guerre actuelle[65]. «Le fondateur des Mennonites, Menno Simonis, au seizième siècle, avait interdit la guerre et la vengeance. Encore en 1813, la force morale de la secte était si grande que York, par rescrit du 18 février, la dispensa de la landwehr. Mais en 1915, le prédicateur mennonite de Dantzig, H.-H. Mannhardt, prononça un discours pour glorifier les actes de guerre.»
Il fut un temps, écrit Nicolaï, où l'on croyait que l'Islam était inférieur au christianisme. Alors, les armes turques pesaient sur l'Europe. Aujourd'hui, le Turc est presque chassé d'Europe; mais moralement il l'a conquise; invisible, l'étendard vert du Prophète flotte sur toute maison, où l'on parle de la guerre sainte.»
Des poésies religieuses allemandes représentent le combat dans les tranchées «comme une épreuve de piété, instituée par Dieu». Personne ne s'étonne plus de l'absurde contradiction, dans les termes, d'une «guerre chrétienne». Très peu de théologiens ou ecclésiastiques ont osé réagir. L'admirable livre de Gustave Dupin: la Guerre infernale[66], nous a fait connaître, en les stigmatisant, d'affreux échantillons de christianisme militarisé. Nicolaï nous en présente d'autres spécimens, qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. En 1913, un théologien de Kiel, le professeur Baumgarten, constate tranquillement l'opposition entre la morale nationaliste-guerrière et le Sermon sur la Montagne; mais cela ne le trouble point: il déclare qu'en notre temps les textes du Vieux Testament doivent avoir plus d'autorité, et il met le christianisme au panier. Un autre théologien, Arthur Brausewetter, fait une découverte singulière: la guerre lui fait trouver le Saint-Esprit. «Pour la première fois, écrit-il, l'année de guerre 1914 nous a appris ce qu'était le Saint-Esprit...»
Tandis que le christianisme était publiquement renié par ses prêtres et ses pasteurs, les religions d'Asie n'étaient pas moins prestes à trahir la pensée gênante de leurs fondateurs. Tolstoï avait déjà signalé le fait. «Les Bouddhistes d'aujourd'hui ne tolèrent pas seulement le meurtre, ils le justifient. Pendant la guerre du Japon avec la Russie, Soyen Shaku, un des premiers dignitaires bouddhistes du Japon, écrivit une apologie de la guerre[67]. Bouddha avait dit cette belle parole de douloureux amour: «Toutes choses sont mes enfants, toutes sont l'image de mon Moi, toutes découlent d'une seule source et sont des parties de mon corps. C'est pourquoi je ne puis trouver de repos, aussi longtemps que la plus petite partie de ce qui est n'a pas atteint sa destination.» Dans ce soupir d'amour mystique, qui aspire à la fusion de tous les êtres, le bouddhiste contemporain a savamment découvert l'appel à une guerre d'extermination. Car, dit-il, le monde n'ayant pas atteint sa destination, par le fait de la perversité de beaucoup d'hommes, il faut leur livrer la guerre et les anéantir: ainsi, l'on «extirpera les racines de tout malheur.»—Ce bouddhiste sanguinaire rappelle, à s'y méprendre, l'idéalisme à couperet de nos Jacobins de 93, dont j'essayais de résumer la foi monstrueuse, en cette réplique de Saint-Just qui termine mon drame, Danton:
«Les peuples s'entretuent,[68] pour que Dieu vive.»
Quand les religions se montrent si débiles, il n'est pas surprenant que les simples morales s'effondrent. On verra chez Nicolaï le travestissement que les disciples de Kant ont imposé à leur maître. Bon gré mal gré, l'auteur de la Critique de la raison pure a dû revêtir l'uniforme feldgrau. Ses commentateurs allemands n'affirment-ils pas que la plus parfaite réalisation de la pensée de Kant est..... l'armée prussienne! Car, disent-ils, en elle le sentiment du devoir kantien est devenu réalité vivante...
Inutile de nous attarder à ces insanités, qui ne diffèrent que par des nuances de celles qui servent, en tous pays, aux gardes nationaux de l'intelligence, pour exalter leur cause, et la guerre. Il suffit de constater, avec Nicolaï, que l'idéalisme européen s'est écroulé en 1914. Et la conclusion de Nicolaï (que je me contente ici d'enregistrer objectivement), c'est que «la preuve a été faite de l'absolue inutilité de la morale idéaliste ordinaire (kantienne, chrétienne, etc.), puisqu'elle n'a pu déterminer aucun de ses tenants à agir moralement.» Devant cette impossibilité manifeste de fonder l'action morale sur une base uniquement idéaliste, Nicolaï considère que le premier devoir est de chercher une autre base. Il souhaite que l'Allemagne, instruite par son profond abaissement, son «Iéna moral», travaille à cette tâche urgente pour l'humanité,—et pour elle-même, plus que pour toute autre nation: car elle en a plus besoin.—«Cherchons donc, dit-il, s'il n'est pas possible de trouver dans la nature, scientifiquement observée, les conditions d'une morale objective, qui soit indépendante de nos sentiments personnels, bons ou mauvais, toujours chancelants.»
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La guerre étant un phénomène de transition dans l'évolution humaine, comme le montre la première partie du volume, quel est le principe propre et éternel de l'humanité? Et d'abord, y en a-t-il un? Y a-t-il un impératif supérieur, et valable pour tous les hommes?
Oui, répond Nicolaï: c'est la loi même de vie qui régit l'organisme total de l'humanité. En fait, le droit naturel a deux seuls fondements, qui seuls restent inébranlables: l'individu, pris à part, et l'universalité humaine. Tous les intermédiaires, comme la famille et l'Etat, sont des groupements organisés[69], qui peuvent changer—qui changent—suivant les mœurs: ils ne sont pas des organismes naturels. Les deux sentiments puissants, qui vivifient notre monde moral, comme une double électricité, positive et négative—l'égoïsme et l'altruisme—sont la voix de ces deux forces essentielles. L'égoïsme a sa source naturelle dans notre personnalité, qui est l'expression d'un organisme individuel. L'altruisme doit son existence à l'obscure conscience que nous avons de faire partie d'un organisme total: l'Humanité.