Cette conscience obscure, Nicolaï entreprend (dans la seconde partie de son livre) de l'éclairer et de la fonder sur une base scientifique. Il entend prouver que l'Humanité n'est pas seulement un concept de la raison: elle est une réalité vivante, un organisme scientifiquement observable.

Ici, l'esprit d'intuition poétique des philosophes antiques s'unit curieusement à l'esprit d'expérimentation et d'exacte analyse de la science moderne. Les plus récentes théories de l'histoire naturelle et de l'embryologie viennent commenter l'Hylozoïsme des Sept Sages et la mystique des premiers chrétiens. Janicki et H. de Vries donnent la main à Héraclite et à saint Paul. Il en résulte une étrange vision de panthéisme matérialiste et dynamiste: l'Humanité, considérée comme un corps et une âme en perpétuel mouvement.

Nicolaï commence par rappeler que cette conception, si extraordinaire qu'elle puisse paraître, a existé de tous temps. Et il en fait brièvement l'histoire. C'est le Feu d'Héraclite, qui représentait aux yeux du sage Ephésien la raison du monde. C'est le pneuma des stoïciens, le pneuma agion des chrétiens primitifs, la Force sainte, vivifiante, qui concentre en soi toutes les âmes. C'est le universum mundum velut animal quoddam immensum d'Origène. Ce sont les chimères fécondes de Cardanus, de Giordano Bruno, de Paracelse, de Campanella. C'est l'animisme qui se mêle encore à la science de Newton et qui pénètre son hypothèse de l'attraction universelle: (ses disciples directs n'appellent-ils pas cette force: «amitié»[70] ou «Sehnsucht des astres»!...)[71].—Bref, c'est à travers tous les développements de la pensée humaine la croyance que ce monde terrestre est un seul organisme qui possède une sorte de conscience commune. Nicolaï indique l'intérêt qu'il y aurait à écrire l'histoire de cette idée, et il l'esquisse en un chapitre savoureux.[72]

Puis il passe à la démonstration scientifique.—Existe-t-il un lien matériel, corporel, vivant et persistant, entre tous les hommes de tous les pays et de tous les temps?[73] Il en trouve la preuve dans les recherches de Weissmann et la théorie, à présent classique, du plasma germinatif (Keimplasma).[74] Les cellules germinatives continuent, en chaque être, la vie des parents, dont elles sont, au sens le plus réel, des morceaux vivants. La mort ne les atteint pas. Elles passent, immuables, dans nos enfants et dans les enfants de nos enfants. Ainsi, persiste réellement à travers tout l'arbre héréditaire une partie de la même substance vivante. Un morceau de cette unité organique vit en chacun, et par lui nous sommes tous rattachés corporellement à la communauté universelle. Nicolaï indique en passant des rapports surprenants entre ces hypothèses scientifiques des trente dernières années et certaines intuitions mystérieuses des Grecs et des premiers Chrétiens,—le «pneuma êôopoïoun» de l'Ecriture, le «pneuma qui engendre» (Saint-Jean, VI, 63), l'Esprit générateur, qui se distingue non seulement de la chair, comme dit Saint-Jean, mais de l'âme, comme il ressort d'un passage de Saint-Paul (Corinth. 15, 43) sur le «sôma pneumatikon», «le corps pneumatique» qu'il oppose au «sôma psuchikon», ou «corps psychique» et intellectuel, et qui, plus essentiel que celui-ci, pénètre réellement, matériellement, le corps de tous les hommes.

Ce n'est pas tout: les études des naturalistes contemporains, et notamment de Janicki, sur la reproduction sexuelle[75], ont expliqué comment elle sauvegarde l'homogénéité du plasma germinatif dans une espèce animale, et comment elle renouvelle constamment les apports mutuels à l'intérieur de l'organisme total d'une race. «Le monde, dit Janicki, n'est pas brisé en une masse de fragments indépendants, isolés pour toujours les uns des autres. Par la génération sexuelle, périodiquement mais inépuisablement, l'image du macrocosme se reflète en chaque partie, comme un microcosme; le macrocosme se résout en mille microcosmes. Ainsi, les individus, tout en étant indépendants, forment entre eux une continuité matérielle. Tels les plants de fraisiers, reliés par des rejetons, chaque individu se développe pour ainsi dire par un système invisible de rhizomes (racines souterraines) qui unissent ensemble les substances germinatives d'innombrables individualités».—Or, on calcule qu'à la vingt-et-unième génération, soit en cinq cents ans (à trois enfants par couple), la postérité d'un homme embrasse un nombre d'hommes égal à l'humanité entière. On peut donc dire que chacun a un peu de substance vivante de tous les hommes qui ont vécu il y a cinq cents ans. D'où l'absurdité de vouloir enfermer un individu, quel qu'il soit, dans une catégorie de nation ou de race séparée.

Ajoutez que la pensée se propage, elle aussi, à travers les hommes, à la façon du plasma germinatif.

Toute pensée, une fois exprimée, mène dans la communauté des hommes une vie indépendante de son créateur, se développe dans les autres et, comme le plasma germinatif, a une vie éternelle. En sorte qu'il n'y a dans l'humanité ni vraie naissance, ni vraie mort matérielle et spirituelle: ce que la sagesse d'Empédocle a su voir et exprimer ainsi:

«Mais je te veux révéler autre chose. Il n'y a pas de naissance chez les êtres mortels, et il n'y a pas de fin par la mort qui corrompt. Seul, le mélange existe, et seul, l'échange des choses qui sont mêlées. Naissance n'est que le nom dont l'appellent les hommes.»

L'humanité est donc, matériellement et spirituellement, un organisme unique, étroitement lié, dont toutes les parties se développent en commun.

Sur ces idées viennent maintenant se greffer le concept de mutation et les observations de Hugo de Vries.—Si cette substance vivante qui est commune à toute l'humanité a acquis, à quelque moment et sous quelque influence, la propriété de se modifier[76], après un certain temps, soit un millier d'années, tous ceux qui ont en eux une partie de cette substance peuvent accomplir soudain un égal changement. On sait que Hugo de Vries a observé ces variations subites chez les plantes[77]. Après des siècles de stabilité de tous les caractères d'une espèce, brusquement, une année, se produit une modification dans un grand nombre d'individus de cette espèce (les feuilles sont ou plus longues, ou plus courtes, etc.). Aussitôt, cette modification se propage d'une façon constante; et, dès l'année suivante, l'espèce nouvelle est établie.—Il en est de même chez les hommes, et spécialement dans les cerveaux humains, par conséquent dans le domaine psychique. On voit des hommes dotés de variations cérébrales, qui sont anormales: on les traite de fous ou de génies; ils annoncent la variation future de l'espèce, ils en sont les avant-coureurs: quand leur temps est venu, leurs particularités apparaissent soudain dans toute l'espèce. Et l'expérience constate en effet que des transformations ou des découvertes morales et sociales surgissent, au même moment, dans les contrées les plus éloignées et les plus différentes. Pour ma part, j'ai été souvent frappé de ce fait, en étudiant l'histoire du passé, ou en observant mon temps. Des sociétés contemporaines, mais séparées par la distance et n'ayant entre elles aucun moyen de communication rapide, passent, à la même heure, par les mêmes phénomènes moraux et sociaux. Et presque jamais une découverte ne naît dans le cerveau d'un seul inventeur: au même instant, d'autres inventeurs tombent en arrêt, devant, ou sont sur la piste. Le langage populaire dit que «les idées sont dans l'air». Quand cela est, une mutation est à la veille de se produire dans le cerveau de l'humanité. Il en est ainsi aujourd'hui. Nous sommes, dit Nicolaï, à la veille de la «mutation de la guerre» (die nahende Mutation des Krieges). Moltke et Tolstoï représentent deux grandes variations opposées de la pensée humaine. L'un célèbre la valeur morale de la guerre, l'autre la condamne. Lequel des deux est la variation géniale? Lequel, la variation folle qui s'égare? A voir les faits actuels, il semblerait que Moltke l'emportât. Mais dans un organisme où va se produire une mutation, préludent à l'avance de fréquentes et fortes variations. Et de ces variations diverses, seules subsistent celles qui sont le plus utilisables pour la vie. Il en résulte pour Nicolaï que les idées de Moltke et de ses disciples sont un présage favorable de la mutation proche.