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Quoi qu'il en soit de cet espoir d'une mutation qui ferait, dans un délai rapproché, surgir une humanité antiguerrière, il suffit d'observer le développement biologique du monde actuel pour augurer l'imminence d'une organisation nouvelle, plus vaste et plus pacifique. A mesure que l'humanité évolue, les communications entre les hommes se multiplient. Le siècle dernier a brusquement porté au plus haut degré les moyens techniques d'échange entre les pensées. Pour n'en donner qu'un exemple, naguère il ne circulait pas plus de 100.000 lettres par an dans le monde entier; aujourd'hui, il y en a un milliard en Allemagne (c'est-à-dire 15 par homme, alors qu'autrefois c'était une pour mille). Il y a quarante ans, on faisait 3 milliards d'envois postaux par an. En 1906, leur nombre était monté à 35 milliards. En 1914, à 50 milliards: (soit un par homme tous les dix jours en Allemagne,—tous les trois jours en Angleterre). Ajoutez la progression de vitesse. Pour le télégraphe, la distance n'existe plus: «le monde civilisé tout entier n'est plus qu'une chambre, où chacun peut s'entretenir avec tous».
Il serait impossible que de tels événements n'eussent pas leur contre-coup social. Autrefois, toute pensée d'union ou de fédération entre les divers Etats d'Europe était condamnée à rester dans le domaine de l'utopie, par le seul fait de la difficulté ou de la lenteur des relations. Comme le dit Nicolaï, un Etat ne peut s'étendre à l'infini; il doit pouvoir agir promptement sur les diverses parties de l'organisme. Sa grandeur est donc, jusqu'à un certain point, une fonction de la rapidité des communications. Or, un voyageur, aux temps préhistoriques, ne pouvait franchir que 20 kilomètres par jour; les voitures de poste en parcouraient 100; l'extra-poste, 200; le chemin de fer, vers 1850, 600; un train moderne, 2.000; et un rapide pourrait (techniquement) dévorer quatre ou cinq fois plus d'espace. Pour des barbares, la patrie était contenue dans une vallée de montagnes. Aux temps des voitures de poste convenaient les Etats de la fin du Moyen-Age, qui n'ont pas sensiblement varié jusqu'à nos jours. Mais, de nos jours, ces Etats miniatures sont beaucoup trop petits; l'homme moderne n'y tient plus enfermé; à tout instant, il en franchit les limites; il faudrait, à la mesure de sa taille, des Etats aussi vastes que ceux d'Amérique, d'Australie, de Russie ou d'Afrique du Sud. Et l'on voit venir le temps où ces seules raisons matérielles feront du monde entier un seul Etat. Rien à faire contre une telle évolution; qu'on l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, elle s'accomplira. On comprend maintenant que tous les essais tentés depuis le Moyen-Age jusqu'au XIXe siècle, pour unir les nations d'Europe, se soient heurtés à une impossibilité de fait: car, quelles que fussent les bonnes volontés, les conditions d'une telle réalisation n'étaient pas encore données. Ces conditions existent aujourd'hui, et l'on peut dire que l'organisation de l'Europe actuelle ne correspond plus à son développement biologique. Bon gré, mal gré, il faudra donc qu'elle s'y adapte. Les temps de l'unité européenne sont venus. Et ceux de l'unité mondiale sont proches[78].
A ce corps nouveau de l'humanité,—le corpus magnum, dont parle Sénèque,—il faut une âme, une foi nouvelle. Une foi qui, tout en gardant le caractère absolu des anciennes religions, soit plus large et plus souple, qui tienne compte non seulement des besoins actuels de l'âme humaine, mais de son développement futur. Car toutes les autres religions, ayant leurs racines dans la tradition et voulant lier l'homme au passé, se sont figées dans le dogmatisme et sont devenues, avec le temps, un obstacle à l'évolution naturelle. Où trouver une base de croyance et de morale, qui soit à la fois absolue et susceptible de changement, au-dessus de l'homme et pourtant humaine, idéale et pourtant réelle?—C'est, répond Nicolaï, dans l'Humanité même. L'Humanité est pour nous une réalité qui se développe au cours des siècles, mais qui à tout instant représente pour nous un absolu. Elle évolue dans une direction qui, fortuite ou non, ne peut être changée, une fois qu'elle est donnée. Elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir. C'est une unité reliée par le temps, un vaste ensemble dont nous ne sommes qu'un fragment. Etre humain, signifie comprendre ce développement, l'aimer, espérer en lui, et chercher à y participer consciemment. Il y a là une morale incluse, que Nicolaï résume ainsi:
1. La communauté des hommes est le divin sur terre, et le fondement de la morale;
2. Etre un homme, c'est sentir en soi la réalité de l'humanité totale. C'est sentir, comme une loi vivante, qu'on est une partie de cet organisme supérieur ou (selon l'intuition admirable de Saint-Paul), que «nous sommes tous un seul corps et que nous sommes, chacun, les membres les uns des autres».
3. L'amour du prochain est un sentiment de bonne santé organique. L'amour général de l'humanité est le sentiment de santé organique de l'humanité entière, qui se reflète dans un de ses membres. Aimez donc et honorez la communauté humaine et tout ce qui l'entretient et la fortifie, le travail, la vérité, les instincts bons et sains.
4. Combattez tout ce qui lui nuit, et notamment les traditions mauvaises, les instincts devenus inutiles et malfaisants.
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«Scio et volo me esse hominem», écrit Nicolaï, à la dernière page de son livre. «Je sais que je suis homme, et je veux l'être».