Homme,—il entend par là un être conscient des liens qui l'attachent à la grande famille humaine et de l'évolution qui l'entraîne avec elle,—un esprit qui comprend et qui aime ces liens et ces lois, et qui, en s'y soumettant avec joie, se fait libre et créateur.[79] Homme, il l'est aussi au sens du personnage de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. C'est ce qui fait le prix de son livre, et par moments ses défauts: car dans son avidité de tout embrasser, il ne peut tout étreindre. Il parle quelque part avec un dédain bien injuste et surtout bien inattendu chez lui, des «Vielwisser»,[80] de ceux qui savent trop de choses. Mais lui-même est un «Vielwisser», et un des plus beaux types de ce genre, trop rare à notre époque. Dans tous les domaines: art, science, histoire, religion, politique, il jette un regard pénétrant, mais rapide et tranchant; et partout ses vues sont vives, souvent originales, souvent aussi discutables. La profusion de ses aperçus de omni re scibili, la richesse de ses intuitions et de ses développements, ont un caractère brillant et parfois aventureux. Les chapitres historiques ne sont pas impeccables; et sans doute, le manque de livres explique certaines insuffisances; mais je crois que l'esprit de l'auteur en est aussi responsable. Il est singulièrement primesautier et passionné: d'où son charme, mais son danger. Ce qu'il aime, il le voit à merveille. Mais gare à ce qu'il n'aime pas! Témoin les pages méprisantes et sommaires, où il juge en bloc les artistes contemporains d'Allemagne.[81]
Chose curieuse que ce biologiste allemand ne ressemble à rien tant qu'à un de nos Encyclopédistes français du dix-huitième siècle! Je ne vois personne aujourd'hui en France qui soit, à ce degré, de leur lignée. Diderot et Dalembert eussent fait place avec joie parmi eux à ce savant qui humanise la science,—qui brosse hardiment un tableau plein de vie, une brillante synthèse de l'esprit humain, de son évolution, de sa multiple activité et des résultats où elle est parvenue,—qui ouvre toutes grandes les portes de son laboratoire aux gens du monde intelligents—et qui, délibérément, veut faire de la science un instrument de combat et d'émancipation, dans la lutte des peuples pour la liberté. Comme Dalembert et Diderot, il est «dans la mêlée»; il marche à l'avant-garde de la pensée moderne, mais il ne la devance que de l'espace qui sépare un chef de sa troupe; jamais il n'est isolé, comme ces grands précurseurs qui restent murés, toute leur vie, dans leurs visions prophétiques, à des siècles de distance de la réalisation: ses idéals ne dépassent que d'un jour ceux d'à présent. Républicain allemand, il ne vise pas plus haut, pour l'instant, qu'à l'idéal politique de la jeune Amérique—de l'Amérique de 1917—qui (selon Nicolaï) «ne montre pas seulement le sens du nouveau patriotisme presque cosmopolite, mais aussi ses bornes encore nécessaires aujourd'hui. Le temps n'est pas encore venu pour l'universelle fraternité des hommes (c'est Nicolaï qui parle), et il ne faudrait pas qu'il fût déjà venu. Il existe encore des trop profonds fossés qui séparent les blancs des jaunes et des noirs. C'est en Amérique que s'est éveillé le patriotisme européen, qui sera sans doute le patriotisme du prochain avenir, et dont nous voudrions être l'avant-coureur... La nouvelle Europe est née, mais ce n'est pas en Europe...»[82].
On voit ici ses limites, qu'un Weltbürger du dix-huitième siècle eût dépassées. Nicolaï est, dans le domaine pratique, essentiellement, uniquement, mais absolument, un Européen. Et c'est «aux Européens» que s'adressent son Appel d'octobre 1914 et son livre de 1915:
«Le moment est venu, écrit-il, où l'Europe doit devenir une unité organique, et où doivent s'unir tous ceux que Gœthe a nommés «bons Européens», (en comprenant sous le nom de culture européenne tous les efforts humains qui ont pris leur source en Europe.»
Il y aurait beaucoup à dire, à propos de cette limitation; et, pour notre part, nous ne croyons pas qu'il soit juste et utile pour l'humanité de tracer une ligne de démarcation entre la culture issue d'Europe et les hautes civilisations d'Asie: nous ne voyons la réalisation harmonieuse de l'humanité que dans l'union de ces grandes forces complémentaires; nous croyons même que, réduite à elle seule, l'âme d'Europe, appauvrie et brûlée par des siècles d'une dépense forcenée, risquerait de vaciller et de s'éteindre, si l'apport d'autres races de pensée ne venait la régénérer.—Mais à chaque jour suffit sa tâche. Et le penseur homme d'action qu'est Nicolaï va au plus pressé. En appliquant toutes ses forces au but unique, il accélère le moment d'y atteindre.—«De même que nos ancêtres, qui de leur temps étaient des précurseurs, s'enthousiasmaient pour l'unité de l'Allemagne, écrit Nicolaï, nous voulons combattre pour l'unité de l'Europe; et c'est dans l'espérance de cette unité que notre livre est écrit».[83]—Il n'espère pas seulement en la victoire de cette cause. Il en jouit déjà, par avance. Enfermé à la forteresse de Graudenz, près de la chambre où le patriote Fritz Reuter fut jadis incarcéré parce qu'il croyait en l'Allemagne, il remarque que la prison de Reuter est devenue un sanctuaire; et, faisant un retour sur lui-même, il proclame qu'«il en sera ainsi plus tard pour ceux qui sont emprisonnés aujourd'hui, parce qu'ils professent la conception de l'Européen selon Gœthe.»
Cette force de confiance rayonne à travers tout son livre. C'est par là qu'il agit, plus encore que par ses idées. Il vaut comme stimulant et comme tonique moral. Il éveille et il délivre. Les âmes se grouperont autour de lui, parce qu'en ces ténèbres du monde où elles errent incertaines et glacées, il est un foyer de joie et de chaud optimisme. Ce prisonnier, ce condamné, sourit au spectacle de la force qui croit l'avoir vaincu, de la réaction déchaînée, de la déraison qui foule aux pieds ce qu'il sait juste et vrai. Précisément parce que sa foi est insultée, il veut la proclamer. «Précisément parce que c'est la guerre, il veut écrire un livre de paix.» Et, pensant à ses frères de croyance, plus faibles et plus brisés, il leur dédie cette œuvre, «afin de les convaincre que cette guerre qui les épouvante n'est qu'un phénomène passager sur terre et que cela ne mérite pas qu'on le prenne trop au sérieux.» Il parle, afin de «communiquer aux hommes bons et justes sa triomphante sécurité (um den guten und gerechten Menschen meine triumphierende Sicherheit zu geben).»[84]
Qu'il nous soit un modèle! Que la petite troupe persécutée de ceux qui refusent de s'associer à la haine, et que poursuit la haine, soit toujours réchauffée par cette joie intérieure! Rien ne peut la leur enlever. Rien ne peut les atteindre. Car ils sont, dans l'horreur et les hontes du présent, les contemporains de l'avenir.
15 octobre 1917.
(Revue: Demain, Genève, novembre 1917.)