Le nom d'Auguste Forel est célèbre dans la science européenne; mais il n'est pas aussi populaire en son pays qu'il y aurait droit. On connaît surtout l'activité sociale de ce grand homme de bien, dont l'âge et la maladie n'ont pu refroidir l'inlassable énergie et l'ardente conviction. Mais la Suisse romande, qui admire justement les œuvres du naturaliste J.-H. Fabre, ne se doute pas qu'elle a le bonheur de posséder un observateur de la nature, qui n'est pas moins pénétrant, et d'une science peut-être plus complète et plus sûre. J'ai lu, dernièrement, quelques-unes des études de Forel sur les fourmis, et j'ai été émerveillé de la richesse de ses expériences, poursuivies pendant toute une vie[85]. Tout en suivant patiemment, en décrivant fidèlement la vie de ces insectes, jour par jour, heure par heure, et durant des années, son regard va bien loin au fond de la nature et soulève par moments un pan du voile de mystère qui couvre nos propres instincts.

Chose curieuse: J.-H. Fabre croyait à la Providence et au bon Dieu; le Dr A. Forel est moniste psychophysiologiste. Or, des observations de Forel se dégage une impression de la nature beaucoup moins écrasante que de celles de Fabre. Celui-ci, la conscience en repos pour l'âme humaine, ne voyait en ses bestioles que de miraculeuses machines. Forel y aperçoit, çà et là, l'étincelle de la conscience réfléchie, de la volonté individuelle. Ce ne sont que des points lumineux, qui trouent, de loin en loin, les ténèbres. Mais cette apparition n'en est que plus pathétique. Je me suis plu à grouper, dans la masse de ces observations, un ensemble de faits où l'on voit l'instinct millénaire, l'Anagkê de l'espèce, combattu, ébranlé, abattu. Et pourquoi un tel conflit serait-il moins dramatique chez ces pauvres fourmis que chez les Atrides de l'Orestie? Ce sont partout les mêmes ondes de forces aveugles ou conscientes, le même entrechoquement d'ombres et de lumières. Et l'analogie de certains phénomènes sociaux qu'on observe chez ces myriades de petits êtres, avec ce qui se passe chez nous, peut nous aider à nous comprendre et—peut-être—à nous dominer.

Je me contenterai de relever, à titre de simple exemple, dans le vaste répertoire d'expériences de A. Forel, celles qui concernent quelques états collectifs, psycho-pathologiques, et le problème redoutable qui nous étreint aujourd'hui: la guerre.

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Les fourmis, dit A. Forel, sont aux autres insectes ce que l'homme est aux autres mammifères. Leur cerveau surpasse celui de tous les insectes par son volume proportionnel et la complication de sa structure. Si elles n'atteignent pas à la grande intelligence individuelle des mammifères supérieurs, elles priment tous les animaux par l'instinct social. Il n'est donc pas étonnant que leur vie sociale se rapproche sur bien des points des sociétés humaines. Comme les plus avancées de celles-ci, ce sont des démocraties—et des démocraties guerrières. Voyons-les à l'œuvre.

L'Etat-Fourmi n'est point borné à la fourmilière: il a son territoire, son domaine, ses colonies, et, tout comme les puissances coloniales, ses escales et ses stations de ravitaillement. Le territoire: un pré, plusieurs arbres, une haie. Le domaine d'exploitation: le sol et le sous-sol, les arbres à pucerons, ce bétail qu'elles soignent et qu'elles protègent. Les colonies: d'autres nids habités en même temps par les mêmes fourmis, plus ou moins rapprochés de la métropole et plus ou moins nombreux (parfois plus de deux cents), qui communiquent entre eux, par des chemins à ciel ouvert ou par des canaux souterrains. Les entrepôts: de petits nids ou des cases de terre, pour les fourmis qui vont au loin, sont lasses, ou se laissent surprendre par le mauvais temps.

Naturellement, ces Etats cherchent à s'agrandir. Ils entrent donc en conflit les uns avec les autres. «Les disputes de territoire, à la frontière de deux grandes fourmilières, sont la cause ordinaire des guerres les plus acharnées. Les arbres à pucerons sont le plus disputés. Pour certaines espèces, les domaines souterrains (les racines de plantes) ne le sont pas moins.» D'autres espèces vivent exclusivement de la guerre et du butin. Le polyergus rufescens («l'Amazone» de Huber) ne daigne pas travailler et n'en est plus capable; il pratique l'esclavage et se fait servir, soigner, nourrir par ses troupeaux d'esclaves, que des armées d'expéditions vont râfler (en nymphes et en cocons) dans les fourmilières voisines.

La guerre est donc endémique; et tous les citoyens de ces démocraties, les fourmis ouvrières, sont appelés à y prendre part. Dans certaines espèces (Pheidole pallidula), la classe militaire est distincte de la classe ouvrière; le soldat ne se mêle nullement aux travaux domestiques, vit une vie de garnison oisive, sans rien faire, sauf aux heures où il doit défendre les portes avec sa tête[86]. Nulle part on ne voit de chefs, (du moins, de chefs permanents): ni rois, ni généraux. Les armées expéditionnaires du Polyergus rufescens, qui varient, dans leur nombre, de cent à deux mille fourmis, obéissent à des courants, qui paraissent venir de petits groupes, épars ici ou là, tantôt en tête, tantôt en queue. On voit, au milieu d'une marche, le gros de la colonne s'arrêter brusquement, indécise, immobile, comme paralysée; puis, soudain, l'initiative jaillit d'un petit noyau de fourmis qui se jettent au milieu des autres, les frappent du front, s'élancent dans une direction et les entraînent.

La Formica sanguinea pratique habilement une tactique de combat, que Forel a décrite après Huber. Ce n'est pas l'ordre compact, à la Hindenburg, mais des pelotons espacés, que relient constamment des courriers. Elles n'attaquent pas de front, mais cherchent à surprendre de côté, épient les mouvements de l'ennemi, visent, comme Napoléon, à être, par la rapidité de leur concentration, les plus fortes sur un point et à une minute donnés, savent aussi, comme lui, agir sur le moral de l'adversaire, saisissent l'instant psychologique où cède le courage ou la foi de l'ennemi, et, à cette seconde même, se précipitent sur lui avec une furie irrésistible, sans plus se soucier du nombre: car elles savent qu'à présent une d'entre elles en vaut cent des autres que balaye la panique. Au reste, en bons soldats, elles ne cherchent pas à tuer, mais à vaincre et à récolter les fruits de la victoire. Quand le combat est gagné, elles installent à chaque porte de la fourmilière vaincue une douane, qui laisse fuir les ennemies, mais à condition que celles-ci n'emportent rien; elles pillent le plus possible, et tuent le moins possible.

Entre espèces d'égale force, qui luttent pour leurs frontières, la guerre ne dure pas toujours. Après des jours de batailles et de glorieuses hécatombes, il semble que les deux Etats reconnaissent l'impossibilité d'atteindre au but de leurs ambitions. Les armées se replient alors, d'un commun accord, des deux côtés d'une limite-frontière, acceptée des deux camps, avec ou sans traité, en tous cas observée avec plus de rigueur que, chez nous, lorsqu'il s'agit de simples «chiffons de papier». Car les fourmis des deux Etats s'y arrêtent strictement et ne la dépassent point.