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Mais ce qui peut nous intéresser davantage, c'est de voir comment chez nos frères, les insectes, apparaît l'instinct de la guerre, comment il se développe, et s'il est ou non irrévocable ou susceptible de changer. Ici, les expériences de Forel conduisent à des observations tout à fait remarquables.

J.-H. Fabre, dans un passage célèbre de sa Vie des insectes, écrit que «le brigandage fait loi dans la mêlée des vivants... Dans la nature, le meurtre est partout, tout rencontre un crochet, un poignard, un dard, une dent, des pinces, des tenailles, une scie, atroces machines qui happent... etc.» Mais il exagère. Il voit merveilleusement les faits d'entre-tuerie et d'entre-mangerie; il ne voit pas ceux d'entr'aide et d'association. Un beau livre de Kropotkine a relevé ceux-ci, dans l'ensemble de la nature. Et les observations très précises de Forel montrent que, chez les fourmis, l'instinct de guerre et de rapine trouve sur son chemin des instincts contraires, qui peuvent victorieusement l'arrêter ou le modifier.

En premier lieu, Forel établit que l'instinct de guerre n'est pas fondamental; on ne le trouve pas à l'éveil de la vie des fourmis. En mettant ensemble des fourmis fraîchement écloses de trois espèces différentes, Forel obtient une fourmilière mixte, vivant en parfaite intelligence. Le seul instinct primordial des nouvelles écloses est le travail domestique et le soin des larves. «Ce n'est que plus tard que les fourmis apprennent à distinguer un ami d'un ennemi, à savoir qu'elles sont membres d'une fourmilière et à combattre pour elle[87]

La seconde remarque, encore plus surprenante, est que l'intensité de l'instinct guerrier est en proportion directe du nombre de la collectivité. Deux fourmis d'espèces ennemies qui se rencontrent isolément sur un chemin, à grande distance de leur nid et de leur peuple, s'évitent et filent, chacune d'un côté différent. Si même vous les prenez en plein combat, dans la mêlée générale, et si vous les mettez toutes deux seules dans une boîte très petite, elles ne se feront aucun mal. Si, au lieu de deux fourmis ennemies, vous en enfermez un nombre restreint dans un espace étroit, elles ébaucheront un commencement de combat sans vigueur et sans suite, puis cesseront, et très souvent finiront par s'allier. Et, ajoute Forel, l'alliance une fois faite ne peut plus se défaire. Mais replacez les mêmes fourmis dans l'ensemble de leur peuple, séparez bien les deux peuples, mettez entre eux une distance raisonnable, qui leur permettrait de vivre en paix, chacun à part du voisin: ils se rueront l'un sur l'autre, et les individus qui s'évitaient tout à l'heure, avec répugnance ou peur, s'entre-tuent furieusement[88]. L'instinct de guerre est donc une contagion collective.

Cette épidémie prend parfois[89] un caractère nettement pathologique. A mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres, généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas perdue?

Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement se heurter à l'instinct de l'espèce, et—plus curieusement encore—le faire dévier de sa route ou l'annuler.

Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: sanguinea et pratensis. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née pratensis, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son espèce. Les pratenses la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers les ennemies de sa race, les sanguineae et, selon l'usage des fourmis, elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux sanguineae sont si saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours. Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite pratensis et les sanguineae contre celles de sa race. Et cette alliance est irrévocable.

Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière de sanguineae et une fourmilière de pratenses; il les secoue ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés. Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les sanguineae déménagent les cocons, tous les cocons des deux espèces. Quelques pratenses les imitent. Quelques combats encore se livrent de temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance est complète; les pratenses dégorgent la nourriture aux sanguineae. Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement, se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après, la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme, qui à l'ordinaire est surtout couvert de pratenses, devient rouge de martiales sanguineae, dès qu'un danger menace l'Etat commun. Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une nouvelle poignée de pratenses dans l'ancienne fourmilière, et la pose devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les sanguineae. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite. Les pratenses n'y comprennent rien. Quant aux autres pratenses de la fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes sœurs, ne les combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit les pratenses de la fourmilière mixte s'allier à leurs sœurs nouvellement arrivées contre les sanguineae. L'alliance amicale est plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies, la haine est désormais vaincue[90].

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