De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif, durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait un peu humiliant d'admettre leur supériorité. Chi lo sa?... Pour ma part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus vieilles que la sienne et infiniment variées.

Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,—même si on ne le réalise pas,—m'est une pensée moins étouffante que de savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il suffit d'un geste libre[92].

1er juin 1918.
(Revue Mensuelle, Genève, août 1918.)

XXII
Pour l'Internationale de l'Esprit[93]

Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité sacrée—(chacune se croit le peuple élu!)—on soupire de soulagement, à entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de franchise et de gratitude!

«... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre actif...»

Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en cette crise mondiale de vanité délirante des nations!—Pourtant, le peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces lignes lui demanda conseil.

Nous sommes tous,—tous les peuples,—débiteurs les uns des autres. Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir.

S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer. Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de leur vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne l'oubliera point.