Je crois que cette distinction n'est pas aussi fondée qu'elle semble généralement. Aucune province de l'esprit n'a été plus tristement mêlée à la guerre que la science. Si les lettres et les arts se sont faits trop souvent les excitateurs du crime, la science lui a fourni ses armes, elle s'est ingéniée à les rendre plus affreuses, à reculer les limites de la souffrance et de la cruauté. J'ajoute que, même en temps de paix, j'ai toujours été frappé de l'acuité du sentiment national entre savants, chaque nation accusant les autres de lui dérober ses meilleures inventions et d'en oublier volontairement la source. En fait, la science participe donc aux passions funestes qui rongent les lettres et les arts.
Et d'autre part, si la science a besoin de la collaboration de toutes les nations, les arts et les lettres n'ont pas moins d'avantages à sortir aujourd'hui du «splendide isolement». Sans parler des modifications techniques qui ont amené, en peinture, en musique, au cours du dernier siècle et de celui qui a si mal commencé, de brusques et prodigieux enrichissements de la vision et de l'audition esthétique,—l'influence d'un philosophe, d'un penseur, d'un écrivain, peut avoir sa répercussion dans toute la littérature d'un temps, et aiguiller l'esprit sur une voie nouvelle de recherches psychologiques, morales, esthétiques et sociales. Qui veut s'isoler, qu'il s'isole! Mais la république de l'esprit tend, de jour en jour, à s'élargir; et les plus grands hommes sont ceux qui savent embrasser et fondre en une puissante personnalité les richesses dispersées ou latentes de l'Ame humaine.
Donc, ne limitons pas l'idée d'internationalisme à la science, et gardons au projet son ampleur,—sous la forme d'un Institut des Arts, des Lettres et des Sciences humaines.
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Je ne pense pas d'ailleurs que cette fondation puisse rester isolée. L'internationalisme de la culture ne peut plus aujourd'hui demeurer un luxe pour quelques privilégiés. La valeur pratique d'un Institut des Nations serait faible, si les maîtres n'étaient pas reliés aux disciples par le même courant, si le même esprit ne pénétrait pas à tous les étages de l'enseignement.
C'est pourquoi je salue, comme une initiative féconde et un heureux symptôme, la fondation récente, à Zurich, d'une Association internationale des étudiants (Internationaler Studentenbund), par la jeunesse universitaire.—«Douloureusement atteinte par la grande épreuve de la guerre, cette jeunesse a pris conscience des responsabilités sociales toutes particulières que lui confère le privilège des études, et désire remédier aux causes profondes du mal»—(je cite les nobles termes de son programme).—Elle cherche à unir «tous ceux de tous pays qui tiennent de près à la vie universitaire, en une commune croyance aux bienfaits du libre développement de l'esprit; elles les groupe pour lutter contre l'emprise croissante de la mécanisation et des procédés militaires dans toutes les manifestations de la vie». Elle veut réaliser «l'idéal d'Universités qui restent des centres de culture supérieure, au service de la seule vérité, de purs foyers de recherches scientifiques, absolument indépendants d'opinion à l'égard de l'Etat, ignorant les buts particuliers et les intérêts de classe».
Cette revendication de la liberté de recherche scientifique et de l'indépendance de la pensée, cette organisation de la jeunesse intellectuelle pour défendre ce droit essentiel et, jusqu'à nos jours, constamment violé, me semblent d'une nécessité primordiale. Si vous voulez que la coopération entre maîtres des différents pays ne reste pas purement spéculative, il ne suffit pas que les maîtres associent leurs efforts, il faut que leurs pensées puissent librement se répandre et fructifier dans la jeunesse intellectuelle de toutes les nations. Plus de barrières élevées par les Etats entre les deux classes, entre les deux âges de ceux qui cherchent la vérité: maîtres et étudiants!
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Je rêve encore davantage. Je voudrais que les semences de la culture universelle fussent répandues, dès la première éducation, parmi l'enfance des gymnases et des écoles. J'exprimerais notamment le vœu qu'on établît, dans les écoles primaires de tous les pays d'Europe, l'enseignement obligatoire d'une langue internationale. Il en est d'à peu près parfaites (Espéranto, Ido), qu'avec un minimum d'efforts, tous les enfants du monde civilisé pourraient, devraient savoir. Cette langue ne leur serait pas seulement d'une aide pratique sans égale, pour la vie; elle leur serait une introduction à la connaissance des langues nationales, et de la leur propre: car elle leur ferait sentir, mieux que tous les enseignements, les éléments communs des langues européennes et l'unité de leur pensée.
Je réclamerais de plus, dans l'enseignement primaire et secondaire, une esquisse de l'histoire de la pensée, de la littérature, de l'art universels. J'estime inadmissible que les programmes de l'enseignement s'enferment dans les limites d'une nation,—elle-même restreinte à une période de deux ou trois siècles. Malgré ce qu'on a fait pour le moderniser, l'esprit de l'enseignement reste essentiellement archaïque. Il prolonge parmi nous l'atmosphère morale d'époques qui ne sont plus.—Je ne voudrais pas que ma critique fût mal interprétée. Toute mon éducation a été classique. J'ai suivi tous les degrés de l'instruction universitaire. J'étais encore du temps où fleurissaient le discours latin et le vers latin. J'ai le culte de l'art et de la pensée antiques. Bien loin d'y porter atteinte, je voudrais que ces trésors fussent, comme notre Louvre, rendus accessibles à la grande masse des hommes. Mais je dois observer qu'il faut rester libre vis-à-vis de ce qu'on admire, et qu'on ne l'est pas resté vis-à-vis de la pensée classique,—que la forme d'esprit gréco-latine, qui nous demeure collée au corps, ne répond plus du tout aux problèmes modernes,—qu'elle impose aux hommes qui l'ont subie, dès l'enfance, des préjugés accablants, dont ils ne se dégagent, pour la plupart, jamais, et qui pèsent cruellement sur la société d'aujourd'hui. J'ai l'impression qu'une des erreurs morales dont souffre le plus l'Europe d'à présent, l'Europe qui s'entre-déchire, c'est d'avoir conservé l'idole héroïque et oratoire de la patrie gréco-latine, qui ne correspond pas plus au sentiment naturel de la Patrie d'aujourd'hui, que ne correspondent aux vrais besoins religieux de notre temps les divinités d'Homère.