L'humanité vieillit, mais elle ne mûrit pas. Elle reste empêtrée dans ses leçons d'enfance. Son plus grand mal est sa paresse à se renouveler. Il le faut cependant. Se renouveler et s'étendre. L'humanité se condamne, depuis des siècles, à ne faire usage que d'une faible portion de ses ressources spirituelles. Elle est comme un colosse, à demi paralysé. Elle laisse s'atrophier une partie de ses organes. N'est-on point las de ces nations infirmes, de ces membres épars d'un grand corps, qui pourrait dominer notre monde planétaire!

«Membra sumus corporis magni.»

Que ces membres se rejoignent, et que l'Adam nouveau, l'Humanité se lève!

Villeneuve, 15 mars 1918.

(Revue politique Internationale, Lausanne, mars-avril 1918.)

XXIII
Un appel aux Européens

Dans l'effondrement de l'Allemagne impériale, surgissent quelques grands noms de libres esprits allemands, qui ont depuis quatre ans fermement défendu les droits de la conscience et de la raison contre les abus de la force. Georg-Fr. Nicolaï est un des plus illustres. Nous avons, dans une série d'articles,[95] tâché de faire connaître son admirable livre: La Biologie de la Guerre, et rappelé dans quelles conditions il fut écrit. Le savant professeur de physiologie à l'Université de Berlin, médecin renommé, qui, au début de la guerre avait été mis à la tête d'un service médical d'armée, fut cassé de son poste, pour avoir exprimé sa réprobation des crimes de la politique et du haut commandement allemands, et, de disgrâce en disgrâce, dégradé, ramené au rang de simple soldat, condamné à cinq mois de prison par le conseil de guerre de Dantzig, fut enfin contraint de s'enfuir d'Allemagne, pour échapper à des sanctions plus rigoureuses. Il y a quelques mois, les journaux nous ont appris son évasion aventureuse en aéroplane. A présent, il est réfugié en Danemark, et il vient d'y publier le premier numéro d'une revue, dont je veux signaler le haut intérêt historique et humain.

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Elle s'intitule: Das werdende Europa—Blätter für zukunftsfrohe Menschen,—neutral gegenüber den kriegführenden Ländern, leidenschaftlich Partei ergreifend für das Recht gegen die Macht. («L'Europe qui sera,—revue pour les hommes joyeux de l'avenir,—neutre à l'égard des pays belligérants,—mais prenant passionnément parti pour le droit contre la force.»)[96]

Zukunftsfroh...: C'est un des traits de Nicolaï qui frappent, dès le premier regard, et que j'avais signalé à la fin de mon étude sur sa Biologie de la Guerre. Que d'hommes, à sa place, eussent été déprimés par tout ce qu'il a dû voir, entendre et endurer de la méchanceté humaine, de la lâcheté qui est pire, et de la sottise, qui dépasse l'une et l'autre,—la sottise, reine du monde! Mais Nicolaï est doué d'une élasticité extraordinaire... «Nicht weinen!», comme lui dit sa petite fille de deux ans et demi, quand il va se séparer d'elle et de tout ce qu'il aime... «Pas pleurer!».. Zukunftsfroh...—Il a, pour le soutenir, son admirable vitalité, la force inébranlable de ses convictions, sa «triomphante sécurité» («meine triumphierende Sicherheit»), et une flamme d'apôtre inattendue dans cette nature d'observateur scientifique, qui se mue, par élans soudains, en un voyant idéaliste et prophétique, aux accents religieux. Avec tout l'apport nouveau de la science moderne, il est un phénomène singulier de «revivance». La vieille Allemagne de Gœthe, de Herder et de Kant, nous parle par sa voix. Elle revendique ses droits, comme il l'écrit lui-même, contre celle des Ludendorff et autres usurpateurs, à la «politique de Tartares».