Pour lui-même, il est donc toujours modeste, plein de scrupules, personnellement incapable de tout exclusivisme, aussi bien comme patriote indien que comme doctrinaire de la Non-coopération. Il n’admet aucune tyrannie, même pour la bonne cause. « On ne doit jamais remplacer l’esclavage du gouvernement par celui des Non-coopérateurs[108] ». Il se refuse aussi à opposer sa patrie aux autres patries ; et son patriotisme ne s’enferme pas dans les limites de l’Inde. « Pour moi, le patriotisme se confond avec l’humanité. Je suis patriote, parce que je suis homme et humain. Je ne suis pas exclusif. Je ne ferais pas de mal à l’Angleterre ou à l’Allemagne, pour servir l’Inde. L’impérialisme n’a pas de place dans mon plan de vie… Un patriote l’est d’autant moins qu’il est un tiède humanitaire[109] ».

[108] 8 décembre 1920.

[109] 16 mars 1921.

Mais ses disciples ont-ils toujours été aussi réservés ? Que devient sa doctrine, aux mains de certains d’entre eux ? Et, par leur intermédiaire, qu’en parvient-il à la foule ?

Quand Rabindranath Tagore, après un voyage de plusieurs années en Europe, rentre dans l’Inde, en août 1921, il est bouleversé du changement qu’il remarque dans les esprits. Son anxiété n’avait pas attendu son retour pour s’exprimer, en une suite de lettres, envoyées d’Europe à ses amis indiens, et dont plusieurs furent publiées dans sa Modern Review[110]. Il est nécessaire de s’arrêter sur ce dissentiment entre deux grands esprits, qui ont l’un pour l’autre estime et admiration, mais qui sont aussi fatalement séparés que peut l’être un sage d’un apôtre, d’un saint Paul un Platon. D’un côté, le génie de la foi et de la charité, qui veut être le levain d’une nouvelle humanité. De l’autre, celui de l’intelligence, libre, vaste et sereine, qui embrasse l’ensemble de toutes les existences.

[110] Letters from Abroad. Les trois lettres du 2, 5 et 13 mars 1921 ont été publiées dans la Modern Review de mai 1921. L’Appel de la vérité, écrit après le retour de Tagore aux Indes, parut dans la Modern Review du 1er octobre 1921.

En dehors de cette controverse écrite, nous savons que Tagore eut, après son retour, une entrevue personnelle avec Gandhi. Nul n’en a publié le récit. Mais C.-F. Andrews, qui en fut le seul témoin, a bien voulu nous faire part des sujets de discussion et des arguments opposés.

Tagore a toujours reconnu la sainteté de Gandhi ; et je l’ai entendu m’en parler avec vénération : comme j’évoquais, au sujet du Mahatma, la figure de Tolstoï, Tagore montrait combien Gandhi lui était plus proche et lui semblait plus vêtu de lumière — (et j’en juge de même, aujourd’hui que je le connais mieux), — car tout chez Gandhi est nature, simple, modeste et pure ; et la sérénité enveloppe ses combats. Au lieu que chez Tolstoï, tout est révolte orgueilleuse contre l’orgueil, colère contre la colère, passion contre les passions, tout est violence, jusqu’à la non-violence… Tagore écrivait de Londres, le 10 avril 1921 : « Nous sommes reconnaissants à Gandhi de donner à l’Inde l’occasion de prouver que sa foi à l’esprit divin dans l’homme est encore vivante. » Et malgré les réserves qu’il formulait déjà sur le mouvement de Gandhi, quand il quitta la France pour son voyage de retour, il était disposé à y apporter son aide. Même l’éclatant manifeste d’octobre 1921, que je citerai plus loin, l’Appel de la Vérité, qui consacre la rupture, s’ouvre par le plus magnifique éloge qui ait jamais été écrit de Gandhi.

De son côté, Gandhi témoigne à Tagore un respect affectueux ; et même dans leur désaccord, il s’applique à ne s’en point départir. On sent qu’il lui est pénible d’entrer en polémique avec lui ; et lorsque de bons amis essaient d’attiser le débat, en colportant certains propos intimes, Gandhi leur impose silence, en affirmant tout ce qu’il doit à Tagore[111].

[111] Ainsi, dans un de ses derniers articles, qu’il intitule : Trop sacré pour être publié (9 février 1922). — Tagore et Gandhi se connaissaient depuis longtemps. Gandhi avait séjourné plus d’une fois à Santiniketan, chez Tagore. Il avait la permission, dit-il, de considérer cette maison comme un lieu de retraite ; et, pendant qu’il était en Angleterre, ses enfants y furent élevés.