Mais il était fatal que la différence de leurs esprits s’affirmât. Dès l’été de 1920, Tagore avait regretté que la force débordante d’amour et de foi qui était en Gandhi fût mise, depuis la mort de Tilak, au service de la politique. Ce n’était certes pas de gaieté de cœur que Gandhi lui-même s’y était déterminé ; mais, Tilak mort, l’Inde était sans chef politique ; il fallait le remplacer.
« Si je parais prendre part à la politique, dit-il expressément au moment où il s’y décide, c’est seulement parce que la politique nous enserre aujourd’hui, comme dans ses replis un serpent : on ne peut s’en dégager, quoi qu’on fasse. Je veux donc lutter avec le serpent… J’essaie d’introduire la religion dans la politique. »[112]
[112] 12 mai 1920.
Mais Tagore déplorait cette nécessité. Il écrivait, le 7 septembre 1920 :
« Toute la ferveur morale que représente la vie de Mahâtmâ Gandhi, et que lui seul, entre tous les hommes du monde, peut représenter, nous est nécessaire. Qu’un trésor aussi précieux soit mis sur le frêle vaisseau de notre politique et lancé sur les flots sans fin des récriminations irritées est un grave malheur pour notre pays, dont la mission est de redonner la vie aux morts par le feu de l’âme… Le gaspillage de nos ressources spirituelles dans des aventures qui, du point de vue de la vérité morale, sont mauvaises, est navrant. Il est criminel de transformer la force morale en force aveugle. »[113]
[113] Et plus tard : « Tout honneur au Mahâtmâ ! Mais nos politiciens ne peuvent se défaire de l’idée de l’utiliser pour une manœuvre secrète et ingénieuse dans leur jeu, sur l’échiquier. » (1er octobre 1921).
Ces lignes lui étaient dictées par les débuts retentissants de la campagne de Non-coopération, et par l’agitation soulevée dans l’Inde, au nom du Khilafat et des crimes du Punjab. Il en redoutait les conséquences sur une population faible et sujette à des accès de fureur hystérique. Il eût voulu qu’on la détournât des pensées de vengeance ou d’impossible réparation, qu’on oubliât l’irréparable, pour ne songer qu’à construire l’âme de la plus grande Patrie. Autant il admirait, dans la pensée et l’action de Gandhi, le brûlant rayonnement de l’esprit de sacrifice (et il le dit dans une lettre du 2 mars 1921, que je reproduis plus loin), autant lui était antipathique l’élément de négation que renfermait la foi nouvelle, — la Non-coopération. Il avait horreur de tout ce qui était : non ! Et ce lui est une occasion d’opposer[114] l’idéal positif du Brahmanisme, la purification des joies de la vie, à leur arrachement exigé par l’idéal négatif du Bouddhisme. A quoi Gandhi répondra[115] que l’acte de rejeter n’est pas moins nécessaire que celui d’accepter. L’effort humain est fait des deux. Le mot final des Upanishads est une négation. Et la définition de Brahman par les auteurs des Upanishads est : Neti (Pas ceci !) L’Inde avait trop perdu la faculté de dire : « Non ! » Gandhi la lui a rendue. « Avant de semer, il faut sarcler… arracher le mal. »
[114] 5 mars 1921.
[115] 1er juin 1921.
Mais sans doute, Tagore ne désire-t-il rien arracher. Sa contemplation poétique s’accommode de tout ce qui est, et en goûte l’harmonie. Il l’exprime, en des pages qui sont d’une géniale beauté, mais d’un détachement extrême de l’action. C’est la danse de Nataraja, qui joue avec les illusions :