« Je m’efforce, de tout mon pouvoir, d’accorder mon mode de pensée au diapason du grand sentiment d’excitation exaltée qui passe sur ma patrie. Mais, dans mon être, pourquoi cet esprit de résistance, malgré mon violent désir de l’écarter ? Je ne trouve pas de réponse claire ; mais dans les ténèbres de mon abattement, voici poindre un sourire et une voix qui dit : « Votre place est avec les enfants, sur la plage des mondes : là est votre paix ; et là, je suis avec vous. » Et c’est pourquoi je me suis joué récemment à inventer de nouveaux rythmes. Ce ne sont que des riens, joyeux d’être entraînés par le courant de l’heure, et dansant au soleil, et riant en disparaissant. Mais tandis que je me joue, la création entière se divertit : car les feuilles et les fleurs ne sont-elles pas des expériences de rythmes, qui ne finissent jamais ? Mon Dieu n’est-il pas l’éternel gaspilleur des temps ? Il jette étoiles et planètes dans le tourbillon des changements ; sur le torrent de l’Apparence, il lance les bateaux en papier des Ages, remplis de ses fantaisies. Quand je le tourmente et le supplie de me permettre de rester son petit disciple et d’accepter quelques bagatelles de ma composition comme cargaison de sa barque de jeu, il sourit et je trotte derrière lui, saisissant le bord de sa robe… Mais où suis-je, au milieu de la foule, poussé par derrière, pressé de tous côtés ? Et quel est ce bruit qui m’entoure ? Si c’est un chant, alors ma sitar peut en saisir la mélodie, et je me joins au chœur, car je suis un chanteur. Mais si c’est une clameur, alors ma voix est étouffée, et je suis étourdi. J’ai essayé, tous ces jours, tendant l’oreille, d’y découvrir une mélodie ; mais l’idée de Non-coopération, avec son formidable volume sonore, sa menace agglomérée, ses clameurs de négation, ne me chante rien. Et je me dis : « Si vous ne pouvez marcher du même pas que vos compatriotes, en cette grande crise de leur histoire, gardez-vous de dire qu’ils ont tort et que vous avez raison ; mais abandonnez votre rôle de soldat, retournez dans votre coin de poète, et soyez prêt à accepter la dérision et la disgrâce populaire ! »[116]
[116] 5 mars 1921.
Ainsi parlerait un Gœthe — Gœthe Bacchus indien. Et il semble que, désormais, tout soit dit : le Poète prend congé de l’Action, qui nie ; et il tisse autour de lui l’enchantement créateur. — Mais Tagore ne s’y tient point. Comme il l’écrit, « le sort l’avait élu, pour diriger sa barque précisément contre le courant ! » Il n’était pas seulement le Poète ; il était, à ce moment de sa vie, l’ambassadeur spirituel de l’Asie en Europe ; et il venait demander à celle-ci son alliance pour l’Université mondiale qu’il voulait fonder à Santiniketan.
« Quelle ironie du destin que je vienne de prêcher, de ce côté des mers, la coopération des cultures entre l’Orient et l’Occident, juste à l’heure où la Non-coopération se prêche de l’autre côté ! »[117]
[117] 5 mars 1921.
La Non-coopération le blessait directement, dans son action et dans sa foi intellectuelle : « Je crois en la vraie union de l’Orient et de l’Occident[118]. »
[118] Ibid.
Elle le blessait dans sa riche intelligence, nourrie de toutes les cultures du monde.
« Toutes les gloires de l’humanité sont miennes… L’Infinie Personnalité de l’Homme (comme disent les Upanishads) ne peut être accomplie que dans une grandiose harmonie de toutes les races humaines… Ma prière est pour que l’Inde représente la coopération de tous les peuples du monde. Pour elle, l’Unité est la Vérité, et la division est Mâyâ. L’Unité est ce qui comprend tout, et par conséquent ne peut être atteinte par la voie de la négation… L’effort actuel pour séparer notre esprit de celui de l’Occident est une tentative de suicide spirituel… L’âge présent a été puissamment possédé par l’Occident. Ce n’a été possible que parce qu’à l’Occident est échue quelque grande mission pour l’homme. Nous, de l’Orient, nous avons à nous en instruire… C’est un mal sans doute que, depuis longtemps, nous n’ayons plus été en contact avec notre propre culture et que, par suite, la culture d’Occident ne soit pas placée à son véritable plan… Mais dire qu’il est mal de rester en rapports avec elle, c’est encourager la pire forme de provincialisme, qui ne produit que l’indigence intellectuelle… Le problème d’aujourd’hui est mondial. Aucun peuple ne peut faire son salut, en se détachant des autres. Ou se sauver ensemble, ou disparaître ensemble. »[119]
[119] 13 mars 1921. — Repris et développé dans l’article : L’Union des cultures (Modern Review, novembre 1921).