Comme Gœthe en 1813 se refusant à haïr la civilisation française, Tagore ne peut donc admettre l’élimination de la civilisation d’Occident. Et bien que ce ne soit point le fond de la pensée de Gandhi, il sait que tel sera le sens que lui donneront les passions soulevées du nationalisme indien. Il redoute la venue de cette barbarie de l’esprit :
« Les étudiants apportent leur offrande de sacrifice, à quoi ? Non pas à une éducation plus complète, mais à la Non-éducation… Je me souviens que, durant le premier mouvement Swadeshi[120], une foule de jeunes étudiants vinrent me voir ; ils me dirent que, si je leur commandais de quitter leurs écoles et leurs collèges, ils m’obéiraient sur-le-champ. Je refusai énergiquement, et ils s’en allèrent irrités, doutant de la sincérité de mon amour pour ma mère-patrie. »[121]
[120] Le premier mouvement de Home Rule indien, provoqué en 1907-1908 par la division du Bengale.
[121] 5 mars 1921.
Or, précisément en ces jours de printemps 1921 où Tagore apprenait avec déplaisir qu’on venait de boycotter dans l’Inde les études anglaises, il avait, à Londres même, un exemple agressif de ce nationalisme intellectuel ; à la conférence d’un professeur anglais, qui était son ami, Pearson, des étudiants indiens se livrèrent à des manifestations inconvenantes. Tagore s’indigne. Dans une lettre au directeur de Santiniketan, il flétrit cet esprit d’intolérance mesquine. Il en rend responsable le mouvement de Non-coopération. — Gandhi répond à ces blâmes[122]. Tout en faisant ses réserves sur la valeur morale de l’éducation littéraire d’Europe, qui n’a rien de commun avec celle du caractère, et qu’il accuse d’avoir dévirilisé la jeunesse de l’Inde, il condamne les brutalités commises, et proteste de sa liberté d’esprit :
[122] The Poet’s Anxiety, 1er juin 1921.
« Je ne tiens pas à ce que ma maison soit bloquée de tous les côtés et à ce que mes fenêtres soient bouchées. Je tiens à ce que le souffle des cultures de tous les pays circule librement à travers ma demeure, mais je me refuse à me laisser emporter par lui. Ma religion n’est pas une religion de prison. Elle a une place pour la moindre créature de Dieu. Elle est fermée à l’insolent orgueil de race, de religion et de couleur. »
Ce sont de nobles paroles. Elles ne désarment pas l’inquiétude de Tagore. Il ne doute point de Gandhi. Mais il craint les Gandhistes. Et, dès ses premiers pas dans l’Inde, après son débarquement, en août 1921, il est suffoqué par leur croyance aveugle aux affirmations du maître. Il voit proche la menace d’un despotisme mental ; et, dans sa Modern Review, il publie, le 1er octobre, un véritable manifeste : L’Appel de la Vérité, qui s’élève contre cette mentalité d’esclaves. La protestation est d’autant plus frappante qu’elle est précédée d’un splendide hommage à la personne du Mahâtmâ. Tagore, rappelant les débuts du mouvement d’émancipation de l’Inde, en 1907-1908, dit que la vision des chefs politiques indiens était restée livresque ; elle s’inspirait des ombres de Burke, Gladstone, Mazzini, Garibaldi, et se montra incapable de dépasser l’élite, qui parlait anglais.
« A ce moment est venu Mahâtmâ Gandhi. Il s’est tenu sur le seuil de la chaumière des milliers de déshérités, vêtu comme un d’eux. Il leur parlait dans leur propre langue. Là enfin était la vérité, non une citation d’un livre. Aussi, le nom de Mahâtmâ qui lui a été donné est son vrai nom. Qui d’autre a senti que tous les hommes de l’Inde étaient sa chair et son sang ? Au contact de la vérité, les forces comprimées de l’âme se sont révélées. Aussitôt que le vrai Amour s’est tenu à la porte de l’Inde, la porte s’est ouverte toute grande. Toute hésitation s’est évanouie. La vérité a éveillé la vérité… Honneur au Mahâtmâ qui a rendu visible la puissance de la vérité !… Ainsi, quand Buddha fit entendre la vérité de la Compassion pour tous les êtres vivants, qu’il avait obtenue comme fruit de sa discipline de soi, l’Inde s’est éveillée dans la fleur de sa virilité ; sa force s’est répandue en sciences, en arts et en richesses ; elle a débordé par delà océans et déserts… Nulle exploitation commerciale ou militaire n’a jamais rien fait de pareil… L’Amour seul est le vrai. Quand il donne la liberté, il l’installe au centre de nous-mêmes. »
Mais cette apothéose, brusquement, s’interrompt. La déception la suit.