« Quelques notes de la musique de ce merveilleux réveil de l’Inde par l’amour ont flotté jusqu’à moi à travers les mers… Dans l’attente de respirer la fluide brise de la liberté nouvelle, je suis revenu plein de joie. Mais ce que j’ai trouvé, en arrivant, m’a abattu. Une atmosphère oppressante pesait sur le pays. Je ne sais quelle pression extérieure semblait pousser chacun et tous à parler sur le même ton, à s’atteler à la même meule. Ce que j’ai entendu partout, c’était que la raison et la culture devaient être mises sous clef ; il n’était plus nécessaire que de s’accrocher à l’obéissance aveugle. Tant il est aisé d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l’homme ! »

Nous connaissons cette angoisse et cette protestation. Elles sont de tous les temps. Les derniers esprits libres du monde antique finissant les ont fait entendre, en face du monde chrétien qui venait. En face des marées humaines, que soulève aujourd’hui le flux aveugle d’une foi, sociale ou nationale, nous sentons monter en nous cette opposition. C’est l’éternelle révolte de l’âme libre contre les âges de foi, qu’elle-même a suscités : car la foi — pour une poignée d’élus, infinie liberté — est, pour les peuples qui l’acclament, un esclavage de plus.

Mais le blâme de Tagore porte au delà du fanatisme des foules. Par-dessus les masses d’hommes ivres d’obéissance, il atteint le Mahâtmâ. Si grand que soit Gandhi, l’autorité qu’il assume ne dépasse-t-elle pas les forces d’un seul homme ? Une cause comme celle de l’Inde ne peut être remise aux mains d’un maître. Le Mahâtmâ est le Maître de la vérité et de l’amour. Et certes, « la verge d’or qui peut éveiller notre pays à la vérité et à l’amour n’est pas de ces objets qui puissent être fabriqués par l’orfèvre d’à côté… Mais la science et l’art d’édifier le Swarâj (Home Rule) est un vaste sujet. Ses sentiers sont difficiles et demandent du temps. Pour une tâche pareille, l’élan et l’émotion sont indispensables, mais non moins l’étude et la pensée. Pour elle, l’économiste doit méditer, l’ouvrier œuvrer, l’éducateur enseigner, l’homme d’État s’ingénier. En un mot, la force morale du pays doit s’exercer dans toutes les directions. Il faut conserver partout l’esprit de recherche, intact et sans entraves. L’intelligence ne doit pas être rendue timide, par une pression ouverte ou cachée. »

Tagore fait donc appel à la coopération de toutes les forces libres de l’Inde.

« Dans nos antiques forêts, nos gurus (sages), dans la plénitude de leur vision, lançaient l’Appel à tous les chercheurs de la vérité… Pourquoi notre guru, qui veut nous conduire sur les chemins de l’action, ne lance-t-il pas aussi l’Appel ? »

Mais le guru Gandhi n’a lancé que cet unique appel, à chacun et à tous : « Filez et tissez ! »

« Est-ce là cet Appel de l’âge nouveau à la création nouvelle ? Si les grandes machines sont un danger pour l’esprit d’Occident, les petites machines ne sont-elles pas pour nous un danger pire ? »

Ce ne serait même pas assez que toutes les forces de la nation coopérassent entre elles, il faut qu’elles coopèrent avec celles de l’univers. « Le réveil de l’Inde est lié au réveil du monde… Dorénavant, toute nation qui s’enfermera en soi ira contre l’esprit de l’âge nouveau. » Et Tagore, qui vient de passer plusieurs années en Europe, évoque le souvenir des hommes qu’il a rencontrés là-bas, de ces bons Européens qui ont libéré leur cœur des chaînes du nationalisme pour le vouer au service de toute l’humanité, — cette minorité persécutée des citoyens de l’univers, — cives totius orbis, — qu’il classe parmi les Sannyasins[123] « ceux qui ont dans leur âme réalisé l’Unité humaine… »

[123] C’est-à-dire, ceux qui en ont fini avec leur vie personnelle, afin d’apporter l’Unité à l’Homme.

« Et nous, nous resterions seuls à nous contenter de réciter le chapelet de la Négation, de revenir sans cesse sur les fautes d’autrui, de poursuivre l’édification du Swarâj sur des fondations de haines !… Quand l’oiseau est ranimé par l’aube, tout son réveil n’est pas absorbé par la recherche de la nourriture. Ses ailes répondent inlassablement à l’appel des cieux. Son gosier verse des chants de joie à la lumière nouvelle. L’humanité nouvelle nous a envoyé son appel. Que notre esprit réponde en son propre langage !… Notre premier devoir, à l’aube, est de nous rappeler Celui qui est Un, qui est sans distinction de classes et de couleurs, et qui, par ses forces variées, pourvoit, comme il est nécessaire, aux besoins de chaque classe et de toutes les classes. Prions Celui qui donne la sagesse de nous unir tous, en une juste compréhension ! »[124]