[124] Paraphrase de la première stance des Upanishads.

Cette royale parole, une des plus hautes qu’un peuple ait entendues, ce poème ensoleillé domine toutes les mêlées humaines. Et la seule critique qu’on puisse en faire, c’est qu’il les domine trop. Il a raison, du haut des siècles. L’oiseau-poète, l’alouette de grandeur d’aigle, (comme disait Heine d’un géant de notre musique), chante sur les ruines du Temps. Il vit dans l’éternel. Mais le présent est pressant. L’heure qui passe veut à ses âpres souffrances un soulagement immédiat, imparfait — mais coûte que coûte ! Et sur ce point, Gandhi, qui manque des envolées de Tagore (ou, qui peut-être, Bôdhisattva de la Pitié, y a renoncé pour vivre avec les déshérités), a beau jeu pour répondre.

Il le fait, cette fois, avec plus de passion qu’il n’en avait montré dans cette noble joûte. Sa réponse ne tarde point ; elle paraît, le 13 octobre, dans Young India, et elle est pathétique. Gandhi remercie la grande sentinelle[125] de mettre l’Inde en garde contre certains dangers. Il est d’accord avec lui sur la nécessité du libre jugement :

[125] The great sentinel, titre de l’article du 13 octobre 1921.

« On ne doit donner sa raison à garder à personne. L’abandon aveugle est souvent plus nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. Il y a encore de l’espoir pour l’esclave de la brute ; il n’y en pas pour celui de l’amour. »

Tagore est un bon veilleur qui avertit de l’approche d’ennemis qui se nomment : bigoterie, léthargie, intolérance, ignorance, inertie. Mais Gandhi n’admet point que les reproches de Tagore soient justifiés. Le Mahâtmâ s’adresse toujours à la raison. Et il n’est point vrai qu’il y ait dans l’Inde une obéissance aveugle. Si le pays s’est décidé pour l’emploi du rouet, ç’a été après une lente et laborieuse réflexion. Tagore parle de patience et se satisfait de beaux chants. C’est la guerre ! Que le poète pose sa lyre ! Il chantera, après. « Quand une maison est en feu, chacun prend un seau pour éteindre l’incendie… »

« Quand ceux qui m’entourent meurent, faute d’aliments, la seule occupation qui me soit permise est de nourrir les affamés… L’Inde est une maison en feu… L’Inde meurt de faim, parce qu’elle n’a pas de travail qui lui permette de trouver la nourriture. Khulna meurt de faim… Les Ceded Districts passent par une quatrième famine. Orissa souffre de famine chronique… L’Inde devient chaque jour plus exténuée. Dans ses membres, le sang ne circule presque plus. Si nous n’y avisons, elle va s’écrouler… Pour un peuple affamé et inactif, la seule forme sous laquelle Dieu puisse oser apparaître, c’est le Travail et la promesse de manger, en paiement. Dieu a créé l’homme pour qu’il gagnât sa nourriture par son travail, et il a dit que ceux qui mangent sans travailler sont des voleurs… Pensons aux millions d’êtres humains qui sont aujourd’hui moins que des animaux, qui sont presque à la mort ! Le rouet est la vie pour les millions de moribonds. C’est la faim qui pousse l’Inde au rouet… Le Poète vit pour le lendemain et voudrait que nous fissions de même. Il présente à nos regards extasiés la belle peinture des oiseaux, de bon matin chantant des hymnes de louanges, ou prenant leur essor. Ces oiseaux sont nourris. Ils ont leur aliment quotidien, et ils prennent leur essor avec des ailes reposées, dont le sang s’est renouvelé pendant la nuit. Mais j’ai eu la douleur d’observer des oiseaux qui, faute de forces, n’avaient même plus le désir d’agiter faiblement leurs ailes. L’oiseau humain, sous le ciel indien, se lève plus faible que lorsqu’il a fait semblant de se reposer. Pour des millions d’êtres, la vie est une veille éternelle, ou une catalepsie éternelle… J’ai trouvé impossible d’adoucir la souffrance des affamés avec un chant de Kabir… Donnez-leur du travail, afin qu’ils puissent manger !… Mais pourquoi, demande-t-on, moi qui n’ai pas besoin de travailler pour manger, filerais-je ? Parce que je mange ce qui ne m’appartient pas. Je vis de la spoliation de mes compatriotes. Suivez à la trace toutes les pièces de monnaie qui arrivent dans votre poche, et vous verrez la vérité de ce que je dis… Il faut filer. Que chacun file ! Que Tagore file, comme les autres ! Et qu’il brûle ses vêtements étrangers !… C’est le devoir d’aujourd’hui. Dieu s’occupera de demain. Comme dit la Gîtâ : Accomplis l’action juste ! »

Sombres et tragiques paroles ! C’est la misère du monde qui se dresse devant le rêve de l’art, et lui crie : « Ose me nier ! » Qui ne comprend l’émotion passionnée de Gandhi et ne la partagerait !

Et pourtant, il y a dans cette réponse, si fière et si poignante, de quoi légitimer certaines craintes de Tagore : un Sileat poeta, rappel impérieux à la discipline du combat. Obéir sans discussion à la loi du Swadeshi, dont la première obligation quotidienne pour tous est l’emploi du rouet.

Dans la bataille humaine, sans doute, la discipline est un devoir. Mais le malheur est que ceux qui sont chargés de l’appliquer — les lieutenants du maître — soient le plus souvent des esprits étriqués : ils se font et font aux autres un idéal de ce qui n’est qu’un moyen pour l’atteindre ; la règle les fascine, par son étroitesse même, car ils ne se trouvent bien que dans la voie étroite. Pour eux, le Swadeshi devient un impératif. Il prend un caractère sacré. Un des principaux disciples de Gandhi, professeur à cette école la plus chère à son cœur : le Satyâgrahâshram de Sabarmati, à Ahmedabad, D. B. Kalelkar, publie L’Évangile du Swadeshi[126], en tête duquel Gandhi met son Approbation. Cette brochure s’adresse au public populaire. Voyons donc le Credo qui est appris au peuple par un de ceux qui sont à la source de la pure doctrine :