[126] The Gospel of Swadeshi. 1922, Madras.
« Dieu s’incarne, d’âge en âge, pour la rédemption du monde… Mais ce n’est pas une règle invariable qu’il apparaisse sous la forme d’un être humain… Il le peut aussi bien sous la forme d’un principe abstrait ou d’une grande idée qui pénètre le monde… Le nouvel avatar est l’Évangile du Swadeshi. »
L’Évangéliste convient qu’on peut sourire de cette affirmation, si l’on ne voit dans le Swadeshi qu’une question de boycott de tissus étrangers. Mais cette question n’est qu’une minuscule application pratique d’un vaste « principe religieux, destiné à débarrasser le monde entier de ses dissensions haineuses et à émanciper l’humanité. » Son essence est contenue dans les Saintes Écritures hindoues. La voici :
« Ton propre Dharma[127], quoique vide de mérites, est le meilleur. L’accomplissement d’un Dharma qui ne serait pas le tien est toujours entouré de dangers. Seul atteint au bonheur, qui se concentre sur son propre devoir. »
[127] Destin religieux.
Cette loi fondamentale du Swadeshi s’appuie sur la foi en « un Dieu qui a pourvu pour l’éternité au bonheur de l’univers. Ce Dieu a donné à chacun des êtres humains le milieu qui lui convient, pour accomplir sa tâche spéciale. Toutes les actions de l’homme doivent se conformer à sa situation propre dans sa vie… Pas plus que notre naissance, ou notre famille, ou notre pays, notre culture ne peut être choisie par nous ; nous n’avons qu’à accepter ce qui nous a été donné par Dieu, nous sommes tenus d’accepter nos traditions, comme venant de Dieu, et notre strict devoir est de nous y conformer. Les renier serait péché. »
De ces articles de foi, il suit que l’homme d’un pays n’a pas à s’occuper des autres pays.
« Le dévot du Swadeshi ne prend jamais sur lui la tâche vaine d’essayer de réformer le monde, car il croit que le monde s’est mû et se mouvra toujours selon les plans fixés par Dieu… On ne doit pas s’attendre à ce que le peuple d’un pays pourvoie aux besoins d’un autre pays, même pour des motifs philanthropiques ; et si c’était possible, ce ne serait pas désirable… Le vrai dévot du Swadeshi n’oublie pas que tout être humain est son frère, mais il est tenu de faire la tâche qui lui est dévolue par sa naissance… De même que nous sommes tenus de servir le siècle où nous sommes nés, de même nous devons servir à tout prix la terre natale… L’émancipation de notre âme doit être cherchée par le moyen de notre propre religion et de notre propre culture. »
Est-il permis du moins à un peuple de développer tous les moyens qu’il a de s’accroître, son commerce, ses industries ? Nullement. Désir indigne, de vouloir doter l’Inde de grandes manufactures ! Ce serait faire violer à d’autres hommes leur Dharma. Et il est aussi criminel d’exporter ses produits que d’importer ceux des autres. Car « le prosélytisme répugne au principe du Swadeshi ». Et la conséquence logique (bien qu’inattendue pour un Européen) de cette loi est qu’il ne faut pas plus exporter ses produits que ses idées. Si l’Inde a été durement abaissée dans l’histoire, c’est en expiation du crime lointain des ancêtres qui commercèrent avec l’Égypte et avec Rome, crime répété par toutes les générations qui suivirent ces errements, sans s’amender. Que chaque pays, chaque classe s’en tienne à sa propre tâche, vive de ses propres ressources et de ses traditions !
« Évitons d’être intimes avec ceux dont les usages sociaux sont différents des nôtres. On ne doit pas entrelacer sa vie avec celle des hommes ou des peuples, dont l’idéal est en désaccord avec le nôtre… Chaque homme est un ruisseau. Chaque peuple est un fleuve. Ils doivent suivre leur lit, limpides et sans souillure, jusqu’à ce qu’ils aient atteint la mer du Salut, où ils se mêleront tous. »