C’est le triomphe du Nationalisme. Le plus pur. Le plus étroit. Rester chez soi. Fermer toutes les portes. Ne rien changer. Tout conserver. Ne rien vendre au dehors. Ne rien acheter. Se purifier. Un Évangile médiéval de moines cloîtrés[128]. Et Gandhi, au cœur large, y laisse attacher son nom !

[128] Ça et là d’ailleurs, d’admirables prescriptions morales : Point de vengeances ! « Ce qui est passé est passé. Le passé est irrévocable, il est devenu une partie de l’éternité, et l’homme n’a plus aucun recours contre lui. Ne songe pas à des représailles pour les injustices et les offenses passées ! Que le passé mort enterre ses morts ! Dans le présent qui vit, agissons en prenant pour guides notre cœur et Dieu ! » — D’un bout à l’autre du livre une pureté de glacier.

On comprend le saisissement de Tagore, devant ces illuminés du nationalisme réactionnaire, qui prétendent arrêter le cours des siècles, mettre en cage l’essor de l’esprit, et couper tous les ponts avec l’Occident[129]. A la vérité, ce n’est point la vraie pensée de Gandhi. Il écrit en propres termes à Tagore : « Le Swadeshi est un message au monde. » (Donc il tient compte du monde, et il ne répudie pas le « prosélytisme »). « La Non-coopération n’est pas dirigée contre l’Occident. Elle est contre la civilisation matérielle et contre l’exploitation des faibles qui en résulte. » (Donc, elle ne combat que les erreurs de l’Occident et travaille pour le bien même de l’Occident). « C’est une retraite en nous-mêmes », (mais une retraite provisoire, pour rassembler nos forces, avant de les mettre au service de l’humanité). « L’Inde doit apprendre à vivre, avant d’apprendre à mourir pour l’humanité… » Et Gandhi ne refuse nullement la coopération des Européens, à condition qu’ils se conforment à l’idéal salutaire qu’il offre à tous les hommes.

[129] Tagore devait être d’autant plus sensible à des écrits comme celui-ci qu’entre l’Ashram de Gandhi (d’où est issu cet Évangile) et Santiniketan de Tagore, s’était instituée une rivalité, que les deux chefs s’efforçaient d’éviter. On le voit par un article du 9 février 1922, dans Young India : Gandhi s’y plaint de paroles qu’un journaliste lui a attribuées au sujet de l’Ashram, et qui ont un caractère désobligeant pour Santiniketan. Il proteste de son respect pour la maison de Tagore, — non sans quelque humour voilé : « S’il me fallait décider de la supériorité de l’un ou de l’autre, dit-il, en dépit de la discipline et du lever matinal à l’Ashram, je vote pour Santiniketan. Il est le frère aîné, beaucoup plus vieux d’âge, et aussi de sagesse ». Mais, ajoute-t-il malicieusement, « que les habitants de Santiniketan prennent garde à la course du petit Ashram ! »

Cette vraie pensée de Gandhi est infiniment plus large, plus humaine, plus universaliste[130] que celle de l’Évangile publié sous son égide. Pourquoi donc y a-t-il donné son nom ? Pourquoi laisse-t-il enfermer son grandiose idéal, qui s’offre à toute la terre, dans les limites étroites d’une théocratie indienne ? Redoutables disciples ! Plus ils sont purs, et plus ils sont funestes. Dieu préserve un grand homme de ces amis qui ne saisissent qu’une partie de sa pensée ! En la codifiant, ils détruisent l’harmonie, qui est le principal bienfait de son âme vivante !

[130] A mon sens, Gandhi est aussi universaliste que Tagore, d’une autre façon. Il l’est par la conscience morale, Tagore par l’intelligence. Gandhi n’exclut personne de la communion de la prière et du travail quotidien. Ainsi, l’apôtre des premiers temps ne distinguait pas entre juifs et gentils ; mais à tous il imposait la même discipline morale. C’est ce que veut Gandhi. Mais là justement est son étroitesse : non dans le cœur, qui est aussi large que celui d’un Christ, mais dans l’esprit d’ascétisme intellectuel et de dépouillement. (Et cela aussi est du Christ !) Gandhi est un universaliste médiéval. Tout en le vénérant, nous sommes avec Tagore.

Ce n’est pas tout. Ceux-ci, du moins, qui vivent tout près du maître, ses disciples directs, restent encore teintés de sa noblesse morale. Mais ceux qui sont les disciples des disciples, — et les autres, les peuples à qui n’arrivent que des échos déformés, que retiendront-ils de sa doctrine de purification intérieure et d’abnégation créatrice ? Le plus extérieur, le plus matériel : une attente messianique du Swarâj (Home Rule) par le rouet ! La négation du progrès. Le fuori Barbari ! Tagore s’alarme, non sans raison, de la violence que les apôtres de la Non-violence (et Gandhi lui-même n’en est pas exempt) témoignent à l’égard, non des hommes, mais des choses d’Occident. Gandhi a bien soin de dire qu’« il se retirerait de la lutte, s’il y sentait de la haine contre les Anglais », qu’on doit aimer ceux que l’on combat, qu’il faut haïr leurs injustices, « haïr le Satanisme tout en aimant Satan ». Mais c’est un jeu bien subtil pour l’esprit populaire. Lorsqu’à chaque Congrès, les chefs du mouvement rappellent passionnément les crimes des Anglais et leur déloyauté, les massacres du Punjab et le Khilafat, les colères s’amassent derrière l’écluse, et malheur lorsque l’écluse craquera ! Lorsque Gandhi préside au bûcher des étoffes précieuses à Bombay, en août 1921, et répond aux adjurations éplorées d’Andrews, l’ami de Tagore, par son Éthique de la Destruction[131], il croit qu’« il transfère la rancune du peuple des hommes sur les choses ». Mais il ne s’aperçoit pas que la rancune du peuple se fait la main, et qu’elle pense : « Les choses, d’abord ! Ensuite, les hommes ! » Et il ne prévoit pas qu’en ce même Bombay, moins de trois mois après, le peuple tuera les hommes. Il est trop saint, trop pur, trop dénué des passions animales qui sont tapies dans l’homme. Il ne songe pas assez qu’elles sont là, qui l’écoutent et happent ses paroles. Tagore, plus clairvoyant, remarque l’imprudence des non-coopérateurs, qui, en toute innocence, rappelant sans relâche les torts commis par l’Europe, professent la non-violence, en inoculant à l’esprit populaire le virus de la fièvre qui amènera la violence. Ils ne s’en doutent pas, les apôtres qui ne sentent point la violence en leurs cœurs ! Mais qui touche à l’action doit écouter les cœurs des autres, et non pas le sien. Gare au peuple ! Cave canem ! Pour le tenir en laisse, les injonctions morales d’un Gandhi ne suffiront pas. Une seule chance peut-être, pour qu’ils obéissent sans broncher à l’austère discipline du maître : c’est que ce maître consente à être un Dieu, comme l’en sollicitent secrètement ceux qui le représentent déjà en Shri-Krishna. Mais la sincérité de Gandhi et son humilité s’y refusent.

[131] 1er septembre 1921.

Alors, il ne reste plus que la voix isolée du plus pur des hommes qui plane sur les grondements d’un océan humain. Combien de temps encore réussira-t-elle à s’en faire entendre ? Grandiose et tragique attente !

IV