Toute l’année 1921, où l’action s’accélère, est pleine d’incertitudes et de cahots violents. Gandhi n’échappe pas à leurs oscillations.
La révolte fermentait, et les répressions brutales du gouvernement en précipitaient le rythme. Des émeutes sanglantes éclatent à Malegaon, dans le district de Nasik, des troubles à Giridih, en Behar. Au début de mai 1921, des scènes plus graves en Assam : douze mille coolies, abandonnant leur travail aux plantations de thé, sont attaqués dans leur exode par des Gourkhas, au service du gouvernement. Les employés des chemins de fer et des paquebots, au Bengale oriental, font une grève complète de deux mois, par protestation. Gandhi s’efforce encore de jouer un rôle de conciliateur ; il a, au mois de mai, une longue entrevue avec le vice-roi, lord Reading ; il lui offre sa médiation auprès des frères Ali, accusés de discours poussant à la violence ; il obtient de ses amis musulmans la déclaration formelle qu’ils ne feront jamais appel à la violence.
Mais la vigueur du mouvement n’en est pas diminuée ; et l’élément musulman de l’Inde continue de prendre les initiatives les plus hardies. Le 8 juillet, à Karachi, la Conférence du Khilafat de toute l’Inde réitère les réclamations de l’Islam, déclare « illégal pour un musulman de servir dans l’armée ou d’aider au recrutement », et menace le gouvernement anglais, s’il combat le gouvernement d’Angora, de proclamer, à la session de fin d’année du Congrès de toute l’Inde, la Désobéissance Civile et la République Indienne. — Le 28 juillet, le Comité du Congrès de toute l’Inde, réuni à Bombay, (premier Comité élu d’après la Constitution nouvelle), édicte que le devoir de tous est de boycotter le prince de Galles, dont la venue est prochaine, — décide le boycott complet de tous les tissus étrangers avant le 30 septembre, — encourage et réglemente le filage et le tissage nationaux, stimule la campagne contre les boissons, malgré le gouvernement qui protège les débitants. Mais, plus prudent que les musulmans du Khilafat, il blâme les troubles et déconseille, pour l’instant, la désobéissance civile, en même temps qu’il étend la propagande de non-violence.
En août, se déchaîne une brutale émeute des Moplahs, qui dure plusieurs mois. Gandhi, avec Maulana Mohamed Ali, veut aller de Calcutta à Malabar, pour la pacifier. Le gouvernement ne le permet pas, et fait arrêter, en septembre, Maulana Mohamed, son frère Maulana Shaukat Ali, et plusieurs notables musulmans, pour les propositions de désobéissance civile, votées à la Conférence du Khilafat. Sur-le-champ, le Comité Central du Khilafat, à Delhi, répète la résolution du Khilafat, qu’affirment énergiquement des centaines de meetings. Le 4 octobre, Gandhi se déclare solidaire de ses frères musulmans. Avec cinquante membres éminents du Congrès, il publie un manifeste, qui revendique le droit pour tout citoyen d’exprimer son opinion sur la non-participation au gouvernement, affirme qu’il est inconvenant pour tout Indien de servir, soit comme fonctionnaire civil, soit comme soldat, un gouvernement qui a causé la dégradation morale, économique et politique de l’Inde, et proclame le devoir pour chacun de s’en séparer. — Le procès des frères Ali a lieu à Karachi. Ils sont condamnés, avec leurs co-accusés, à deux ans d’emprisonnement rigoureux. L’Inde riposte, avec une vigueur accrue. Le manifeste de Gandhi est entériné, le 4 novembre, par le Comité du Congrès de toute l’Inde, à Delhi. Le Comité fait le pas décisif ; il autorise chaque province, sous sa responsabilité propre, à entreprendre la Désobéissance civile, jusqu’à et y compris le refus de paiement des taxes. Il pose comme conditions que les Résistants doivent avoir fait acte d’adhésion absolue au programme du Swadeshi et de la Non-coopération, y compris le filage à la main et l’engagement essentiel de Non-violence. — Il tâche ainsi, sous la direction de Gandhi, de concilier la révolte avec la discipline et la loi du sacrifice. Pour bien souligner celle-ci, il avertit les Résistants civils et leurs familles qu’ils n’aient pas à compter sur l’aide pécuniaire du Congrès.
La grande Désobéissance allait commencer, quand, le 17 novembre, le prince de Galles débarqua à Bombay. L’ordre de boycott fut exécuté par les classes moyennes et inférieures. Les riches, les Parsis, les personnalités officielles, n’en tinrent pas compte. La populace les malmena, sans épargner les femmes ; et l’émeute rapidement s’étendit ; il y eut des maisons saccagées, des blessés et des tués. Ce fut la seule explosion brutale, dans toute l’Inde, où le Hartal prescrit (la grève solennelle) fut religieusement accompli, en paix, sans incidents. Mais Gandhi en fut, comme il dit, « transpercé par une flèche ». A la première nouvelle des troubles, il accourut sur les lieux, où les émeutiers l’acclamèrent : sa honte en redoubla. Il apostropha durement la foule, et lui enjoignit de se disperser. Il dit que les Parsis avaient le droit de fêter le prince s’ils voulaient, et que rien ne pouvait excuser les indignes violences. La foule se tut ; mais plus loin, les troubles se rallumèrent. Les pires éléments étaient sortis de terre ; vingt mille hommes soulevés ne se laissent pas sur-le-champ remettre à la raison. L’émeute toutefois resta limitée ; la moindre de nos journées révolutionnaires d’Europe laisse plus de dégâts. Gandhi lança aux citoyens de Bombay et aux non-coopérateurs des appels désolés, que reproduisit la presse. Il déclarait que de pareilles scènes rendaient impossible actuellement la Désobéissance civile en masse, et il en suspendit l’ordre. Pour se punir lui-même des violences des autres, il s’imposait un jeûne religieux de cinq jours[132]. Les Européens de l’Inde avaient été moins alarmés encore des troubles de Bombay que de la saisissante unanimité du Hartal silencieux dans toute l’étendue de l’Inde. Ils pressèrent le vice-roi d’agir. Une série de mesures violentes, qui ne respectaient pas la légalité, furent prises par les gouvernements des provinces. On ressortit une vieille loi de 1908 contre les anarchistes et les sociétés secrètes ; on l’utilisa contre les associations de volontaires du Congrès et du Khilafat. Des milliers d’arrestations furent faites. En réplique, des milliers de volontaires nouveaux s’inscrivirent sur des listes publiques. Les Comités des provinces eurent ordre d’organiser les troupes de volontaires et de leur imposer une discipline uniforme. Un Hartal fut décidé pour le 24 décembre, jour de la visite du prince à Calcutta. Et le jour dit, le prince traversa Calcutta désert.
[132] Le jeûne de 24 heures par semaine est régulier chez Gandhi.
En ces heures qui semblaient couver la Révolution, s’ouvrit à Ahmedabad le Congrès national de toute l’Inde. Il eut la solennité émouvante des États généraux de 1789. Le président venait d’être incarcéré. Les discussions furent brèves. Le Congrès réaffirma la doctrine de Non-coopération, convia tous les citoyens à s’offrir comme « volontaires », afin d’être arrêtés, invita le peuple de l’Inde à former partout des meetings, proclama sa foi dans la Désobéissance civile, égale en force et supérieure en humanité à la rébellion armée ; et il conseilla de l’organiser, aussitôt que la masse serait suffisamment initiée aux méthodes de Non-violence. Prévoyant que la plupart de ses membres seraient arrêtés, à l’issue de la session, le Congrès délégua à Gandhi tous ses pouvoirs, la dictature de fait, avec la faculté de choisir son successeur ; il le laissait seul maître de la politique indienne, sous l’unique réserve de ne pas modifier le Credo national et de ne pas conclure de paix avec le gouvernement, sans l’assentiment du Comité du Congrès. Une fraction de l’Assemblée avait déposé une motion qui tendait à l’action violente, pour établir au plus tôt l’indépendance complète de l’Inde. La majorité la rejeta, s’en tenant aux principes de Gandhi.
Les semaines qui suivirent manifestèrent l’enthousiasme religieux qui s’était emparé de l’Inde. 40.000 hommes et femmes s’offrirent joyeusement à la prison.
Derrière eux, des milliers d’autres se levaient, attendant leur tour d’affirmer leur conviction. Une nouvelle fois, Gandhi s’apprêta à lancer l’ordre de la Désobéissance civile en masse. Le signal devait être donné par un pays modèle, où sa pensée avait toujours trouvé une terre d’élection, Bardoli, dans la province de Bombay[133]. Gandhi l’annonce au vice-roi par une lettre publique du 9 février 1922, qui est une courtoise, mais nette déclaration de guerre. Il est, dit-il, le chef responsable du mouvement. Bardoli est la première unité de la révolte en masse de l’Inde contre le gouvernement, qui a brutalement attenté à la liberté de parole, d’association, et de la presse. Gandhi accorde sept jours à lord Reading, pour amender sa politique. Sinon, l’ordre est donné : la révolte commencera[134].
[133] 140 villages : 87.000 habitants.