[134] Une note du même jour, dans Young India, annonce à l’Inde cet ultimatum, avec plus d’énergie encore. Si le vice-roi ne répond point, l’ordre est irrévocable ; la Désobéissance civile doit être accomplie, à tout prix, quand bien même à présent la majorité se prononcerait contre.

La lettre au vice-roi venait à peine de partir, quand un drame plus sanglant que les précédents se produisit à Chauri-Chaura, dans le district de Gorakhpur. Au cours d’une procession, des policiers avaient attaqué la foule. Attaqués à leur tour, ils ouvrirent le feu et se réfugièrent dans la Thana[135]. La populace l’incendia. En vain, les assiégés demandèrent grâce, ils furent massacrés et brûlés. La provocation était venue d’eux ; et à leur meurtre aucun volontaire de la Non-coopération n’avait participé. Gandhi avait donc le droit d’en dégager sa responsabilité. Mais il était devenu vraiment la Conscience de l’Inde. Le crime d’un seul Indien l’ensanglantait. Il prenait sur lui tous les péchés de son peuple. — Son déchirement fut tel que, sur l’heure, il arrêta, pour la seconde fois, le mouvement qu’il venait de décréter. La situation était beaucoup plus pénible, cette fois, qu’après l’émeute de Bombay. Il avait, quelques jours avant, envoyé son ultimatum au vice-roi. Comment le retirer sans ridicule ? L’orgueil, « Satan » comme il dit, le lui défendait. C’était une raison de plus pour qu’il s’y décidât.

[135] Les bâtiments de police.

Le 16 février 1922, paraît dans Young India un des plus extraordinaires documents de cette vie[136], son Mea Culpa, sa Confession publique. Du fond de sa mortification, la première parole qui s’élève est de jubilation, pour remercier Dieu de l’avoir humilié :

[136] The Crime of Chauri-Chaura.

« Dieu a abondé pour moi en bienveillance. (God has been abundantly kind to me). Pour la troisième fois, il m’a averti que l’Inde ne possédait pas encore cette atmosphère de Non-violence et de Vérité qui peut, et qui peut seule, justifier la Désobéissance civile en masse, — la seule digne d’être appelée civile, c’est-à-dire douce, humble, sage, volontaire et pourtant aimante, jamais criminelle et haineuse. Il m’avertit, pour la première fois en 1919, quand commença l’agitation contre l’Acte Rowlatt. Ahmedabad, Viramgam et Kheda ont erré. Amritsar et Kasur ont erré. Je suis revenu sur mes pas, j’ai appelé mon erreur une faute de calcul himalayenne, je me suis humilié devant Dieu et devant les hommes, j’ai arrêté non seulement la désobéissance civile en masse, mais la mienne… La deuxième fois, ce fut par les événements de Bombay. Dieu m’en fit le témoin oculaire… J’arrêtai la Désobéissance en masse, qui devait être commencée à Bardoli. L’humiliation fut plus grande, mais elle m’a fait du bien. Je suis sûr que la nation a gagné par ce retard : ainsi, l’Inde est restée la représentante de la Vérité et de la Non-violence. Mais la plus amère humiliation est celle d’aujourd’hui… Dieu a parlé clairement par Chauri-Chaura… A l’heure où l’Inde prétend monter sur le trône de la liberté par la Non-violence, la violence de la populace est d’un triste augure… Il faut un contrôle des Non-coopérateurs sur la violence du pays. Ce ne sera possible que lorsque les hooligans (les hommes sans aveu) de l’Inde seront maîtrisés… »

Il a donc réuni, le 13 février, à Bardoli, le Comité d’action du Congrès, et il lui a exposé son trouble. Plusieurs de ses collègues n’ont pas été d’accord avec lui. Mais il a été « béni » du ciel, dit-il, pour avoir trouvé chez eux tant d’indulgence et de considération. Ils ont compris ses scrupules et consenti, sur ses instances, à suspendre la Désobéissance civile, en invitant toutes les organisations à créer une atmosphère de Non-violence.

« Je sais, continue Gandhi, que cela semblera d’une politique peu sage ; mais cela est raisonnable selon la religion. Le pays aura gagné par mon humiliation et par la confession de mon erreur. La seule vertu à laquelle j’aspire, c’est la Vérité et la Non-violence. Je ne prétends nullement à des facultés surhumaines. Je n’y tiens point. Je porte la même chair corruptible que le plus faible, et je suis aussi exposé à l’erreur. Mes services ont bien des limitations ; mais Dieu jusqu’ici les a bénis, en dépit des imperfections… La confession de l’erreur est un coup de balai… Je me sens plus fort parce que je me suis confessé, et la cause doit gagner, du fait même de son recul. Jamais homme n’a atteint son but, en persistant à dévier du droit chemin… On m’objecte que le crime de Chauri-Chaura n’a rien à voir avec l’action projetée de Bardoli. Je n’en doute point. Le peuple de Bardoli est, à mon avis, le plus pacifique de l’Inde. Mais Bardoli n’est qu’un point. Son effort ne peut réussir que s’il y a corrélation parfaite entre lui et les autres parties de l’Inde… Un grain d’arsenic dans un pot de lait l’empoisonne… Chauri-Chaura est un poison mortel… Il n’est pas unique et isolé. Il est un symptôme aggravé de violences populaires à l’état sporadique, çà et là répandues… La véritable Désobéissance civile ne comporte aucune excitation. Elle est une préparation à la souffrance muette. Son effet est merveilleux, quoique imperceptible et doux… La tragédie de Chauri-Chaura est le doigt indicateur sur notre route. Si nous ne voulons pas que la violence sorte de la non-violence, nous devons revenir en hâte sur nos pas, rétablir une atmosphère de calme, et ne pas songer à commencer la Désobéissance en masse, avant d’être certains que la paix sera conservée, en dépit de tout… Que l’adversaire nous accuse de lâcheté ! Mieux vaut être mal jugé que de trahir Dieu… »

Et l’apôtre veut expier le sang répandu par d’autres.

« Je dois subir une purification personnelle. Je dois être en état d’enregistrer mieux la plus légère variation de l’atmosphère morale autour de moi[137]. Mes prières doivent avoir plus de vérité et d’humilité. Rien de purifiant comme le jeûne vrai, pour obtenir une expression de soi plus complète, une maîtrise de l’esprit sur la chair… »