[137] Que l’on note cette lumière jetée sur le pouvoir mystérieux de cette âme, où s’inscrivent les frémissements de son peuple !

Il décrète pour lui, publiquement, un jeûne continu de cinq jours. Que personne ne l’imite ! Il doit se châtier seul. Il a été un chirurgien maladroit. Il lui faut, ou abdiquer, ou acquérir une expérience plus ferme. Son jeûne est, à la fois, pénitence et châtiment, pour lui et pour ceux de Chauri-Chaura, qui ont péché, en ayant peut-être son nom sur les lèvres. Gandhi souhaiterait d’être seul à souffrir pour eux ; mais il leur conseille de se livrer au gouvernement et de faire des aveux. Car ils ont fait un mal terrible à la cause qu’ils voulaient servir.

« Je voudrais souffrir toutes les humiliations, toutes les tortures, l’ostracisme absolu, et la mort même, pour empêcher notre mouvement de devenir violence ou précurseur de violence… »

L’histoire de la conscience humaine compte peu de pages aussi hautes. La valeur morale d’un tel acte est exceptionnelle. Mais comme acte politique, il était déconcertant. Gandhi reconnaissait lui-même qu’on pourrait le juger « politiquement absurde et peu sage ». Il est dangereux de bander tous les ressorts d’un peuple, de le faire haleter d’attente devant l’acte prescrit, de lever le bras pour l’ordre, et puis lorsque déjà s’ébranle la formidable machine, par trois fois de l’arrêter. On risque d’user les rouages et de casser l’élan.

Quand se réunit à Delhi, le 24 février 1922, le Comité du Congrès, ce ne fut pas sans une vive opposition que Gandhi put faire adopter les résolutions prises, le 13, à Bardoli. Une scission se manifesta parmi les Non-coopérateurs. Gandhi voulait qu’avant de se remettre en marche, on s’organisât plus sévèrement ; et il apportait un programme de construction. Mais beaucoup s’irritaient de ces lenteurs, ils protestaient contre la suspension de l’ordre de révolte et disaient qu’on étouffait la ferveur du pays. Un parti présenta un vote de censure contre le Comité d’action et demanda que ses ordres fussent annulés. Gandhi l’emporta pourtant. Mais il souffrit profondément. La majorité même qui le suivait ne lui fit pas illusion. Il ne la sentait pas sincère. Et plus d’un qui votait pour lui, derrière lui l’appelait « Dictateur ». Il se savait, au fond, en désaccord avec le pays. Il le dit, avec son intrépide franchise, le 2 mars 1922 :

« Il y a dans la majorité tant de courants cachés de violence, conscients ou inconscients, que j’ai prié pour une défaite désastreuse. J’ai toujours été en minorité. Au Sud-Afrique, j’ai commencé avec l’unanimité, je suis descendu à une minorité de 64, et même de 16, et je suis remonté de nouveau à une énorme majorité. Le travail le meilleur et le plus solide a été fait dans le désert de la minorité… J’ai la peur de la majorité. Je suis écœuré de l’adoration de la multitude sans jugement. Je sentirais le terrain plus ferme sous mes pas, si elle crachait sur moi… Un ami m’a averti de ne pas exploiter ma dictature… Loin de l’avoir exploitée, je me demande si je ne me laisse pas moi-même « exploiter » ! J’avoue que j’en ai une terreur comme jamais avant. Mon seul salut est dans mon impudence. J’ai averti mes amis du Congrès que je suis incorrigible. Chaque fois que le peuple commettra des bévues, je continuerai à les confesser. Le seul tyran que je reconnaisse en ce monde est la « petite voix silencieuse » (the still small voice), qui est au-dedans de nous. Et même si je devais envisager une minorité d’un seul, j’aurais le courage d’être de cette minorité désespérée. C’est là pour moi le seul parti sincère. Je suis aujourd’hui un homme plus triste et, je le crois, plus sage. Je vois que notre Non-violence est à fleur de peau. Nous brûlons d’indignation. Le gouvernement l’alimente par ses actes insensés. On dirait presque qu’il désire voir ce pays couvert de meurtres, d’incendies et de rapines, afin de pouvoir prétendre qu’il est le seul capable de les réprimer. Notre Non-violence me paraît due à notre impuissance : comme si, dans nos cœurs, nous caressions le désir de nous venger, dès que nous en aurons l’occasion. Est-ce que la Non-violence volontaire peut sortir de cette Non-violence forcée des faibles ? N’est-ce pas une expérience vaine que je suis en train de tenter ?… Et si, quand la fureur éclatera, pas un ne restait indemne, si la main de chacun se levait contre son prochain, à quoi servirait-il alors que je jeûne à en mourir, après un tel désastre ?… Si vous n’êtes pas capables de la Non-violence, adoptez loyalement la violence ! Mais pas d’hypocrisie[138] ! La majorité prétend accepter la Non-violence… Qu’elle connaisse donc sa responsabilité ! Elle est tenue de retarder maintenant la Désobéissance civile et de faire d’abord œuvre constructive… Sinon, nous serons noyés dans des eaux dont nous ne soupçonnons pas les profondeurs… »

[138] Il était devenu clair pour Gandhi qu’une partie de sa majorité, qui soutenait la Non-violence, n’y voyait, secrètement, qu’un expédient politique, masquant la préparation à la violence. Ils parlaient doucereusement, dit Gandhi, de « donner des coups non-violents ! » Gandhi avait saisi l’équivoque dangereuse, que Tagore avait aperçue depuis longtemps. Et il en était suffoqué. Plus durement que Tagore, maintenant, il la dénonce et lui rompt en visière.

Et, se tournant vers la minorité, il lui disait :

« Vous ne voulez pas de la Non-violence ? Sortez du Congrès ! Formez un nouveau parti ! Énoncez publiquement votre Credo ! Et que le pays choisisse entre nous !… Mais pas d’équivoques ! Soyez francs !… »

Il y a une amère tristesse, mais virile, dans ces fortes paroles. C’était la nuit du Jardin des Oliviers. Gandhi allait être arrêté… Qui sait si, dans le fond de son cœur, il n’accueillit point l’événement comme une délivrance ?…