L’Europe a appris la libération du Mahâtmâ. Mais elle ne sait pas à quelles heures critiques cette libération a été donnée. On lui a caché que peu s’en est fallu que le gouvernement anglais ne vît mourir dans ses mains son prisonnier.

Il était enfermé à Yeravada, près de Poona (province de Bombay). Depuis longtemps, il s’affaiblissait ; sa maigreur était extrême. En décembre, il fut pris de douleurs abdominales, auxquelles on prêta peu d’attention ; la fièvre s’installa. La famille, qui ne pouvait le visiter, était tenue dans l’ignorance.

Au début de janvier, la quiétude officielle fut brusquement secouée. L’état devint si inquiétant qu’on appela d’urgence en consultation le colonel Maddock, « Civil surgeon », qui reconnut une appendicite grave en pleine crise. Sans l’esprit de décision du chirurgien, Gandhi était perdu. Maddock n’attendit pas d’avoir les autorisations nécessaires ; il prit sur lui d’emmener Gandhi sur-le-champ dans son auto à l’hôpital Sassoon de Poona ; il le mit sur une civière, qu’il porta lui-même avec l’aide de quelques étudiants ; et, le soir (samedi 12 janvier), il l’opéra. Au dehors, nul ne savait rien ; la famille ne fut prévenue qu’après. Mais, à l’intérieur de l’hôpital, et dans les milieux officiels, l’anxiété était extrême. La responsabilité qui pesait sur les autorités anglaises était formidable. Si le Mahâtmâ mourait, l’Inde entière se soulevait.

Seul, le Mahâtmâ gardait son calme et sa douceur. Afin d’atténuer leur périlleuse charge, au cas d’un résultat fatal, les autorités firent appeler comme témoin, une heure avant l’opération, un chef du parti libéral indien, Sastri, qui avait été un des adversaires politiques de Gandhi, mais que celui-ci estimait. Et Sastri a publié le récit de cette heure angoissante[156].

[156] Swarajya, Madras, mardi 15 janvier.

On pria Gandhi de signer un papier, où il donnait son consentement à l’opération. Gandhi mit ses lunettes, lut attentivement et, demandant la permission de changer le texte, il dicta une lettre adressée au colonel Maddock : il y remerciait courtoisement les médecins et les autorités des bons soins donnés, affirmait sa confiance en son chirurgien, et réclamait l’opération immédiate. Puis, il releva ses genoux, y posa le papier, et signa au crayon d’une main qui tremblait beaucoup. On le laissa seul, quelques instants, avec Sastri, pour préparer la salle d’opérations. Le Mahâtmâ se mit à causer tranquillement. Et voici ses paroles textuelles :

« … Mon conflit avec le gouvernement continue et continuera aussi longtemps que persisteront les motifs qui l’ont provoqué. Il ne peut y avoir aucune condition. Si le gouvernement pense que mes motifs étaient bons et que je suis innocent, s’il pense qu’il m’a gardé assez longtemps prisonnier, il peut me laisser partir : cela serait honorable pour lui… On peut me libérer, mais ce ne doit pas être pour de faux prétextes… »

(C’est-à-dire, comme il le redira explicitement, qu’il n’accepte pas sa libération pour cause de maladie.)

Il ajoute que, « tandis qu’il a un profond discord avec le gouvernement, il aime individuellement les Anglais », et que si le peuple de l’Inde fait de l’agitation après sa libération, — « ce qu’il ne désire pas » — il prie que ce soit selon l’esprit de non-violence.